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A défaut d’Amérique de Carole Zalberg : Justes femmes.

A défaut d’Amérique de Carole Zalberg : Justes femmes.

04 février 2012 | PAR Pascal

Parmi les Grandes librairies parisiennes de l’est parisien: La terrasse de Gutenberg dans le douzième arrondissement. A savourer ce samedi: la présence de Carole Zalberg pour la sortie chez Actes sud de son roman A défaut d’Amérique, portraits de femmes inoubliables dans une humanité aussi fragile que résiliente, hantée et consolée par les indociles fantômes du passé. En librairie le 8 février.

Carole Zalberg nous offre le troisième roman  de sa trilogie : A défaut d’Amérique (La mère horizontale, Et qu’on m’emporte, éditions Albin Michel). Juste. Comme le sont les Justes. Organique, comme l’est le sens du beau littéraire. Elle y conjugue et relie quatre générations de femmes, de part et d’autre des continents et d’un siècle d’histoire dans lequel chacune vit, agit, pense et demeure. Elles sont  reliées par les fils d’une tradition de l’intime et de la volonté propre aux histoires particulières, aux bonheurs et aux douleurs que le mouvement des chairs et des âmes leur confèrent. L’auteure les nomme traces. Une commune littérature du partage des tempéraments et de ces mouvements parallèles qui composent chacune et chacun d’entre nous, parmi les morts que nous autorisons, ou pas, à constituer tant notre lignée et noms (à être nommés et entendus) que notre alignement et nos mythologies. Particularité ? Elles sont toutes ici et maintenant.  Prouesse.

«  Chaque famille possède une réserve de compréhension, d’ouverture aux changements, aux révoltes. »

Elles sont nos milliers de racines, de liaisons nerveuses, sanguines. Elles, Kraindla, Adèle, Fleur, Suzan, Sophia, Liza, de part et d’autre de l’océan Atlantique, entre Europe centrale, Amérique, France et Afrique du sud, sur un siècle d’histoire avec ou sans majuscule,  déroulant leur vie, leurs relations et les pensées qui les tiennent dans un présent de la personnalité sans concession.  Magnifique métaphysique, elles communiquent, rayonnent. Liées. Indomptables.

Pourtant, naturellement, chacune a son tissu. Couturières de leurs vies, elles passent l’histoire, passeuses d’Histoire, héroïnes jamais ordinaires. Suzan, l’américaine se rend en France dans un cimetière parisien. On y enterre Adèle, amour de jeunesse du soldat de la seconde guerre mondiale que fut Stanley, son père. A l’écart de cette famille qui n’est pas la sienne, elle observe. Fleur se tient au bord de la tombe où repose celle qui fut sa grand-mère. L’ Atlantique, idéal de paix et de confort des survivants de la Shoah et de leurs descendants, les sépare. Mais, les sépare-t-elles vraiment ? Quêter l’autre n’est-ce pas se trouver soi-même ? A la recherche du temps perdu, Suzan s’y autorise, prenant à bras le corps une histoire, une mémoire, que jusqu’alors, elle se refusait. Confrontées, pour l’une à l’inaptitude d’aimer, Fleur, pour l’autre, à un enfermement lié à une profonde blessure affective, Suzan, la lumière d’Adèle leur permettra de prendre conscience de la mesure du legs de souffrance et d’amour dont nous sommes les fruits. Alors, sous la plume juste et stylée, les visages naissent, les esprits se confrontent, l’histoire du monde joue son rôle, et l’humain y trouve la volonté, sans pour autant se justifier. Les faits, poétiques ou pas. Sans justification inutile, sans abus de bien sentimental vulgaire. Un bonheur littéraire par lequel, chacune à son « je ».

« Et pourquoi faire j’irais planquer ma carcasse où je connais pas ? Assez j’ai laissé tout et j’ai gagné quoi ? Nous maman, tu as gagné ça: on est vivants non ? »

L’amant, le mari, la mort du fils, le soldat, l’idéal outre Atlantique, la paix, le repos, la guerre, l’étoile de la destinée conjuguée avec une étoile jaune et ce sens du juste qui se définirait chez Carole Zalberg comme Le refus de tout abus de bien sentimental. Sobriété, élégance et faits. Une influence sur le mouvement des âmes, des choix et des décisions. Le monde sensible se fond à celui de l’intelligence, de nos actes face à ce qui fut, heureux ou dramatique, liés à l’Histoire et l’intime. Le mot clé est « liaisons ». Liaisons comme une religion, une relecture, celle du « vivre mieux, sans survivre » dans la précipitation du temps, la perte des êtres chers, mais, et surtout, ces traces que notre mémoire garde, ces témoignages écrits dans des cahiers, ces mythologies – au sens freudien – que nous construisons pas à pas. L’engagement, comme le récit, s’écrit dans le mouvement.

« Quand le départ pour l’Amérique avait été décidé – à la hâte, on avait compris un peu tard que même riche, même élégants et intégrés, on ne vivrait plus en paix – Sophia avait su qu’elle suivrait son propre chemin. »

Carole Zalberg relie (et relit) ces générations et ces histoires avec justesse. Dans un costume pour femme haute couture.  L’élégance est totale et l’intérieur fait de milliers de petites coutures. Pourtant la légèreté et l’équilibre sont l’art. Quant à la manière, l’oeuvre intérieure, elle est de l’ordre du magique et du savoir faire. C’est ainsi. Chacune est vêtue de la sorte. Chacune est vécue de la sorte. Une beauté vraie des sentiments, avec leurs mensonges, leurs contradictions, sincères. Toujours. Comment ? Par un respect sensible des codes intérieurs des secrets de famille, finalement jamais lourds mais présents pour chacune d’elle, pouvant rejaillir sous une forme ou une autre à quelques chapitres d’intervalle, laissant à ses héroïnes, le doute permanent de l’humaine condition d’un peuple qui a souffert, immigré, sans jamais transgressé. Il y a, par exemple, loin de l’arrière grand-mère Kraindla et de son village polonais natal à Suzan et son Amérique pacifique, névrosée et moderne. Tant sur le plan familial (elles n’ont aucune parenté) que sur le plan historique (deux générations et deux guerres mondiales les sépare). Et pourtant, elles dialoguent avec subtilité (le style Zalberg), présentes et vivantes toutes deux dans leur mouvement sur leurs sentiments, leurs souffrances, l’enfant, par leur regard sur celui-ci. Elles se constituent, hors du temps et en simultanée pour le lecteur. Relations improbables. Et pourtant, si universelles. Métaphysique architecture.

Elle se joue de la multitude des personnages, sans jamais augurer d’un labyrinthe obscur. Tout est tissus. Même dans la souffrance, la clarté est de mise et les doutes et actes des uns et des autres sont offerts avec les silences et les bruits qui conviennent à la situation. Ici, la réussite réside dans la conjugaison du « nombre » et des singularités, sans ne jamais, ressentir aucun jugement définitif. Si ce n’est, celle, culturelle du lecteur, convié à l’écoute des dialogues intérieurs. Là, réside la prouesse métaphysique de Carole Zalberg. Comprendre l’architecture du bateau à sa façon de réagir au vent et aux sillons qu’ils laissent dans les vagues. Ainsi en est-il de la liberté de parole, jusqu’à l’éviction des guillemets et formes stylistiques du dialogue, conférant à ce roman tous les territoires de la mémoire. Libérés enfin.

 

«Mais Adèle, entendant, la joue pressée contre l’uniforme sale, ces mots qui, même à ses oreilles d’enfant, charriaient honte et peine, s’est aussitôt redressée. Elle a surpris la montée des larmes, les a vues couler sur ce visage encore étranger. Elle a alors cherché le regard de sa mère. Est-ce qu’un soldat d’une vraie guerre a le droit de pleurer ? Est-ce qu’un père a le droit de pleurer ? Kreindla s’était levée, leur tournait le dos. Mon époux tu tenais peut-être le fusil, mais Dieu sait bien qui voulait tuer. Tu es de retour chez toi, maintenant, Szmul, mon mari, laisse-les donc à leur folie. Tu dois te reposer. Pardonne-toi déjà. Pour Dieu, on verra. Il faut qu’on te retape. Nos vieux clients ils vont savoir que tu es là. »

Le lecteur lit avec l’imprégnation des paroles, l’histoire des êtres, de leurs trajectoires et de leur intérieur, mental et spirituel, quelle que soit la génération. Toutes et tous sont humains, entiers. Notre auteure ne lâche rien, jamais; résiste avec « ses femmes » en détail pour mieux leur offrir le jour, celui du repos. Michel Serres, suite à la tragédie d’Apollo, concluaient que les tombeaux sont les lieux, les noms, les traces, l’unique maison.  Et pourtant, en fermant le livre, les tombeaux résonnent de leur vie. Objectif atteint. Carole Zalberg se tient à la promesse des visages et des trajectoires  de part et d’autre  l’Atlantique, la Pologne et  l’Afrique du sud où 4 générations de femmes les vivent. A défaut d’Amérique est un hymne littéraire au mouvement et à la conjugaison.

« Une folie. Mais c’est ainsi qu’elle obéit à son destin. Qui est de réinventer et changer quelque chose au monde. »

Réitérer les interrogations, les faire vivre, ainsi tissons-nous la mémoire, à tombeaux ouverts, dans le mouvement de nos héros-ithmes.   Et en refermant le livre je sens encore chacune , vivante, riante, la rue Nevski, Paris, cette incroyable idée qu’avait nos mères de penser qu’elles peuvent tout guérir. Mais ce livre se referme-t-il ?

Pascal Szulc

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