Cinema

Tournée, de Mathieu Amalric : fulgurances de l’imperfection

09 juin 2010 | PAR Laurent Deburge

« Nous courrons vers l’hôtel, vers la loge étouffante et la rampe qui aveugle. Nous courrons, pressés, bavards, avec des cris de volailles, vers l’illusion de vivre très vite… »

Peut-être le film le plus réjouissant qu’il nous ait été donné de voir à Cannes, avec le Mike Leigh, dont nous reparlerons. Tiens, Mike Leigh, ce n’est sans doute pas pour rien qu’on pense à lui, car il s’agit encore et toujours de liberté de penser, de filmer, de vivre. Chez Amalric, il y a cependant cette place à l’imperfection, car oui, son film n’est, comme les filles de l’histoire, pas parfait, au contraire, et c’est ce qui en fait sa force d’impression, sa fulgurante beauté. Trop long peut-être, perdu parfois, peut-être décousu, errant en tout cas, assurément, de manière assumée. Tournée, c’est le mouvement, dès le générique, des tourbillons de la vie, des sens, des plaisirs et des odeurs, du bruit, des « cris de volaille » chers à Colette dont le texte L’envers du Music Hall a inspiré le film, tourbillon hypnotique des cache-seins de cabaret qui nous entraîne avec la troupe du New Burlesque jusqu’au bout de la nuit, du jour, de la fatigue, de l’amour.

Tournée dépeint le parcours d’une compagnie de strip-teaseuses américaines à travers la France, emmenées par un producteur cramé, Joachim Zand (Mathieu Amalric), qui essaie de revenir dans le business après un exil aux Etats-Unis qu’on imagine presque forcé.

Le personnage de Zand devait être joué par Paulo Branco, producteur sulfureux de Ruiz ou d’Honoré, dont Amalric fut longtemps l’assistant. Bookmaker chinois de Cassavetes, paumé du petit matin, monsieur loyal déstructuré, cet oiseau de nuit se retrouve un moment affublé d’enfants dont il ne sait pas vraiment quoi faire. Tout dans sa vie n’est que débris d’un naufrage ancien, retrouvés sur les rives de l’autre monde, de la vie des autres, qui continue, chaque jour. Mais jamais le personnage superbe ne se départit de sa verve, de sa classe, de son entrain à entretenir l’illusion du spectacle, de la scène, d’une tournée qu’il a initiée et dont il est maintenant responsable. C’est un très grand rôle pour Amalric, tout en finesse, en humanité, à la fois paternel et tyrannique, tendre et fraternel, colérique et manipulateur, mais toujours amusé, séducteur, amoureux de ces filles dont il a la charge, et qui peinent un peu à le comprendre.

C’est peu dire qu’il ne doit pas être facile de tourner un tel film, car il ne correspond pas vraiment aux « attentes » classiques des distributeurs, vendeurs, producteurs de tout poil, avides de comédies romantiques bourrées d’acteurs « bankables », qui représentent si bien l’esprit français d’après la fin de l’Histoire. Non. Ici, pas d’acteurs connus, mais des apparitions de grands aînés que certains reconnaîtront peut-être : le malicieux Pierre Grimblat, toujours aussi vert à bientôt quatre-vingt huit ans, le sage André S. Labarthe toujours aussi calme et impérieux.

Et la beauté des filles. Pas lisses, pas plates, pas pré-pubères, non. Des femmes avec leur profondeur, leurs tristesses, leur force, leur expérience, leurs souffrances, leurs rires. Mimi le Meaux, Kitten on the Keys, Dirty Martini, Roky Roulette, pour reprendre leurs noms de scène ; toutes magnifiques, différentes, cocasses, troublantes, énervées, sensuelles, languissantes, désespérées, drôles, humaines, girondes, sublimes.

Film sur l’excitation propre au monde de la nuit et des coulisses, Tournée fait penser au court-métrage de Bernard Nissille, Bête de scène, (1994), sur lequel Amalric était déjà assistant réalisateur. Il s’agissait alors du monde du théâtre, de la troupe de Nanterre, avec déjà Salinger, Chéreau ; et l’intensité des vies d’acteurs, de leurs passions amoureuses, de leurs désirs s’exprimant à l’orée de cet espace trouble qu’est la scène. Amalric, aspirant réalisateur devenu acteur pour mieux revenir derrière (et devant) la caméra, est un dingue de spectacle, sur lequel le rideau ne tombe jamais complètement.

Ode à la vie, à la fumée, à l’alcool, à cette mascarade qu’il faut ne surtout pas trop prendre au sérieux sous peine de la rater complètement, Tournée est un acte de résistance à la connerie du monde. Connerie de nos sociétés conformistes, des dialogues pourris que nous nous sentons bêtement obligés de tenir : dans la scène de la station service, l’échange avec la caissière (Aurélia Petit), est purement délectable « – Vous faites quoi dans la vie ? – On s’en fout. – Vous allez où ? – Je vais tuer quelqu’un – Vous avez de la chance, ça doit faire du bien. » Résistance envers tout ce qui est lisse et respire la santé, le fric, la bienséance, le pouvoir, l’obsession de paraître, de maitriser, de faire envie, la frustration généralisée, les fantasmes à deux balles pour des minettes bien proportionnées, conformes au canons en vigueur, et tout ce qu’on nous impose, « comme on nous parle » chantait Souchon, et surtout la musique dans les halls d’hôtels et les restaurants, que Zand tente vainement de faire arrêter ou au moins baisser. Tout ce que nous faisons sans raison, parce que c’est comme ça et qu’on ne sait pas pourquoi et qu’on ne cherche même pas à savoir pourquoi. « – On peut arrêter la musique, là ? – Ah non monsieur, ça ne va pas être possible. – Pourquoi ? – Parce qu’elle est réglée à un certain niveau… »

Tournée, c’est le coup de pied lancé vers cette sale affaire du monde, le militantisme d’un geste désabusé : cette capacité de lutter quand même, jusqu’au bout, dans cette histoire de fou. Un film politique en un sens, oui, une belle médiation sur le temps qui file, sur la fragilité et l’importance de saisir au vol les rares instants de paix, de bonheur, de plaisir : un regard, une cigarette, un sourire, un peu d’humanité cachée au coin d’un rire. Dans la spirale infernale, morne et amère qu’est la tournée de la vie, il est des moments de répit, de réconfort, de contemplation. Personne ne nous les volera.

« Tournée« , de Mathieu Amalric, avec Miranda Colclasure, Suzanne Ramsey, Linda Marraccini, Julie Ann Muz, Angela de Lorenzo, Alexander Craven, Mathieu Amalric, Damien Odoul. France, 111 mn. Sortie le 30 juin 2010.

Laurent Deburge

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Laurent Deburge

4 thoughts on “Tournée, de Mathieu Amalric : fulgurances de l’imperfection”

Commentaire(s)

  • Amelie Blaustein Niddam

    Cher Laurent,
    Comme je suis en désacord, total, absolument total . Sur ta superbe critique, je suis allée voir « Tournée ». Déçue, enervée, irritée…me voila!
    En ecrivant, mettant en scène et jouant , Amalric oublie de jouer lui même, nous servant des échanges d’un vide abyssal. ( scènes avec le frère, les enfants, scène du téléphone dans le train)
    Il ne suffit pas de montrer de mauvaises et laides commédiennes pour attaquer la société du beau absolu.
    Entre Téchiné et Almodovar Amalric hésite, à force d’hésiter il oublie de faire un film sur son ( beau) sujet: la fuite en avant d’un mec paumé.
    Effectivement, la scène de la station est une scène superbe, bien seule au milieu de petit film d’été et selon mon humble avis, fort raté.

    fort amicalement cher ami,

    Amélie

    juillet 3, 2010 at 19 h 46 min
  • Laurent

    Ah ça Amélie, je n’ai pas caché que ce film n’était pas parfait. De là à la considérer comme raté, c’est un pas que je ne franchirai pas, car je pense malheureusement que c’est la loi du genre. Pour atteindre les moments de beauté et de liberté qui me séduisent, il y a presque nécessairement de la perte en ligne; je suis d’accord avec toi pour les scènes ratées ou inutiles: c’est d’ailleurs drôle, dans les interviews données par Amalric, il avoue que ce sont des scènes rajoutées, pour faire « cinéma », pour remplir un peu, car on est d’abord dans un genre quasi documentaire. Quand il veut « bien » faire, c’est tout de suite moins bien. La scène du train est ratée d’un point de vue cinématographique selon moi également à cause du traitement du son: en théorie, l’engueulade au téléphone se passant de l’autre côté de la porte battante, la voix aurait du être sourde, voire inaudible, etant donné du reste que le dialogue n’avait pas d’intérêt, l’impression aurait été d’autant plus forte; la fin est frustrante, c’est vrai, et en même temps poétique. Comme tu l’auras remarqué dans ma « critique » peu orthodoxe, le film a été pour moi l’occasion aussi d’exprimer des sentiments, des réactions sur le monde contemporain; et je trouve que c’est justement la vertu du film, d’être un peu un ovni et de faire réagir. Parmi tous les films que j’ai vus à Cannes, c’était le seul avec un peu de fraîcheur, de vérité, de vie, quand tout le reste était si compassé, empesé, lourd, artificiel et laborieux. Cela n’empêche pas qu’on doive pouvoir faire encore mieux, dans le même genre; il faut creuser. Mais c’est une voie de cinéma que j’aime. Je rêve encore de grâce et de perfection (en novembre, Another Year, de Mike Leigh, s’en rapproche).
    Mais certainement, les très bons films ne sont pas dans les sélections officielles.
    A bientôt chère Amélie

    juillet 7, 2010 at 12 h 13 min

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