Cinema

Sortie Ciné : la grâce de John Malkovich

01 février 2010 | PAR Yaël Hirsch

L’adaptation du roman « Disgrace » de J.-M. Coetzee par Steve Job est un petit bijou. Suivant le stylo léger et précis du Nobel de littérature dans les cicatrices de l’Apartheid, le film ne retranche rien de la complexité des personnages, et notamment de l’antihéros principal joué par un John Malkovich encore au-delà de ses géniales performances passées. disgrace01

Divorcé, et père d’une fille, David Lurie (John Malkovich) est universitaire à l’Université du Cap. Il enseigne la poésie romantique anglaise et en célibataire endurci, il ne se refuse aucun plaisir : que ce soit ceux qu’on paie, ou une aventure avec une de ses étudiantes. Mais tout comme dans une fac américaine, cette liaison avec une jeune-fille le mène à sa perte, quand celle-ci porte plainte contre lui. En état de disgrâce est obligé de démissionner, Lurie décide de rendre visite à sa fille qui mène une toute autre vie : Lucy (premier rôle à l’écran de l’actrice sud-africaine Jessica Haines) vit à l’intérieur des terres, où elle essaie de cultiver des fleurs et des salades pour gagner son pain. Sa compagne l’a quittée et pour survivre seule dans une contrée aussi magnifique que dangereuse, elle partage ses terres avec Petrus (Eriq Ebouaney, que l’on a aussi pu voir dans « 35 Rhums », de Claire Denis). Mais les vieilles haines n’ont pas été enterrées et parce qu’elle est blanche et femme, Lucy est doublement exposée à un danger dont son père ne pourra pas la protéger…


Avec l’adaptation de « Disgrace » Steve Jobs rend hommage à la complexité et à la finesse psychologique du grand roman de Coetzee. Choisissant de donner le rôle difficile d’un homme déjà formé et dont la vision du monde va cependant être transformée par la réflexion qui suit la violence à John Malkovich, Jobs a laissé le soin à l’immense acteur d’être le véritable chef d’orchestre du film. Celui-ci interprète en caméléon un David Lurie dégarni, impuissant, précieux, mais jamais ridicule, à la fois mâlement égoïste dans son désir, et parfois père protecteur, et surtout subissant graduellement une véritable métamorphose sous le coup d’une leçon accélérée d’Histoire. Et tous les autres acteurs suivent. D’un blond « delftien », Jessica haines interprète avec justesse l’héritière blanche et volontaire, mais qui se sent néanmoins une dette à l’égard de ceux qui ont longtemps été oppressés. Et en étudiante trainée malgré elle dans le lit d’un vieux professeur libidineux qui ne l’attire pas, Antoinette Engels est parfaitement insaisissable. A la direction de la photographie, Steve Arnold (« Appaloosa » ) fait de Disgrace une ode aux paysages d’Afrique du Sud. Et enfin, la plus belle réussite du film tient dans ses dialogues (signés Anna-Maria Monticelli ) qui semblent encore affiner et épurer le texte de Coetzee. Il est rare d’apprécier un film, lorsque le livre dont il est extrait vous a touché. « Disgrace » à l’écran va contre cette loi du genre ; par la grâce de John Malkovitch et des paysages sud-africains, il semble même parfois surpasser en finesse l’œuvre de Coetzee.

« Disgrace » de Steve Jobs, d’après le roman de j.-M. Coetzee, scénario : Anna-Maria Monticelli, avec John Malkovich, Jessica Haines, Eriq Ebouaney, Antoinette Engels, Afrique du Sud, 2008, sortie le 3 février.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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