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« Qu’importe si les bêtes meurent » : court-métrage ample et au croisement des genres, nommé aux César 2021

« Qu’importe si les bêtes meurent » : court-métrage ample et au croisement des genres, nommé aux César 2021

10 mars 2021 | PAR Geoffrey Nabavian

L’équipée d’un jeune homme en quête de nourriture pour ses chèvres, dans l’Atlas, glisse dans la science-fiction, pour mieux parler du présent. L’œil de la réalisatrice Sofia Alaoui suffit à rendre ample ce récit, et à décaler avec finesse le réel. Un court nommé aux César en 2021.

Qu’importe si les bêtes meurent suit Abdellah, jeune homme perpétuant, dans les montagnes de l’Atlas, une manière de vivre un peu ancienne, sous l’égide de son père. Il suit les conseils et directives de ce dernier, qui lui a appris à s’occuper des troupeaux de chèvres, gardés en altitude. Une nécessité se présente à un moment, car les animaux s’avèrent mal en point : Abdellah doit se rendre à la ville de montagne la plus proche afin d’acheter des aliments pour eux. Ce simple itinéraire va le confronter, très progressivement, à quelque chose de totalement inconnu.

Une mise en scène vivante et fluide

Lauréat du Grand Prix du Jury, section Courts-Métrages, au Festival de Sundance 2020, et nommé dans la catégorie Meilleur Court aux César 2021, ce film de vingt-quatre minutes environ accroche grâce à la manière dont il mêle plusieurs thématiques et atmosphères, grâce à sa mise en scène fluide et très incarnée au premier chef. La réalisation de Sofia Alaoui témoigne d’un véritable œil : lorsque le héros, en chemin et pas encore confronté à l’inconnu, arrive chez Mohamed l’ami de son père, appelle au dehors, puis finit par rentrer chez lui et découvrir la pièce vide, et des traces d’un départ précipité, la manière dont la caméra suit ses mouvements et cadre ses yeux interrogateurs apparaît extrêmement vivante. Une ampoule rentre ensuite progressivement dans ce plan, et la façon dont est captée sa lumière suffit à installer une atmosphère, avec une simplicité vraiment bienvenue. De même plus tard, lorsque Abdellah, arrivé dans la ville – et l’ayant découverte vidée de ses habitants – regarde une vidéo sur un portable, montrant l’existence de cette chose inconnue qui a poussé tout le monde à aller se cacher, la caméra ne cadre que ses expressions à lui. Données à comprendre et à interpréter, à sentir et à vivre.

Plan d’une ville aux bâtiments modernes nichée dans les montagnes, nimbée de soleil et devenue totalement déserte, rues silencieuses sillonnées par un héros progressivement désemparé : ce court installe une ambiance avec très peu d’effets. Il se concentre sur le réel, sur les enjeux réalistes des humains qu’il donne à suivre, pour mieux décaler cette réalité et introduire un bouleversement en elle. Ses formidables interprètes non professionnels – Fouad Oughaou, Saïd Oughaou, qui joue son père, Saïd Ouabi, dans un rôle d’illuminé peut-être pas fou et Oumaïma Oughaou – participent grandement à sa réussite : splendidement dirigés, ils figurent des personnages que l’on peut trouver réalistes, pris dans leurs occupations quotidiennes et tout à coup électrisés par un élément inattendu et venu d’ailleurs.

Ampleur et simplicité

En conséquence, les thèmes abordés en arrière-plan n’impliquent pas des scènes illustratives, surlignées ou trop lourdes : on reçoit tous les sous-textes, au sein de cette situation ordinaire tout à coup perturbée, plaçant tous les protagonistes dans la tension. La scène où Fouad Oughaou, qui joue le personnage principal, se retrouve face à Oumaïma Oughaou qui fuit la ville et partant son mode de vie, est splendide car elle apparaît à la fois très humaine, très engagée et très réussie sur le plan cinématographique.

Court-métrage sur le changement, Qu’importe si les bêtes meurent peut apparaître comme un film de genre engagé. Traversant différentes ambiances et thématiques (poids de la religion, famille, monde rural aux conditions dures…), il atteint à l’ampleur par la puissance de ses intentions et l’humanité avec laquelle il traite ses sujets. Une humanité qui transparaît par exemple dans sa photographie – due à Noé Bach – veillant à ce que les images prises en ville soient nimbées de soleil, et par conséquent imprégnées par une sourde étrangeté. On aime ce style de réalisation qui raconte une histoire, n’oublie aucun personnage en route – le père est à nouveau là à la fin – et met les aspects techniques du cinéma au service d’un réel légèrement décalé, de façon sobre. Tels le son – dû à Nani Chaouki (ingénieur son) et Sébastien Savine (au montage son) – travaillé avec précision et vecteur de tension lui aussi au final, malgré le côté ordinaire des gestes et actions des personnages. On a envie de revoir vite à l’œuvre l’œil de réalisatrice de Sofia Alaoui, qui, outre un nouveau court tourné pour les studios 20th Century Fox – à présent possédés par les studios Walt Disney – prépare actuellement son premier long-métrage, titré Parmi nous.

Nominé aux César en 2021, dans la catégorie Meilleur Court-Métrage, Qu’importe si les bêtes meurent est disponible gratuitement, pour tous, sur la plateforme de France TV, et ce jusqu’au 17 mars : https://bit.ly/3t7eUqg

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Visuels : © Envie de tempête Productions

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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