Cinema

Mostra de Venise ep. 7 : Spring Breakers d’Harmony Korine

05 septembre 2012 | PAR Raphael Clairefond

Après une semaine de festival au rythme de trois films par jour en moyenne, on aura été souvent déçus, parfois énervés, quelques fois envoûtés ou agréablement surpris, mais jamais vraiment exaltés. Ce fut le cas avec Spring Breakers d’Harmony Korine qui a réveillé les foules somnolentes en la plongeant dans une odyssée fluorescente et sanglante, éclatante de vitalité et de maîtrise.

Franco et ses drôles de dames

Le film du jour : Spring Breakers d’Harmony Korine

Korine, star du cinéma dit « underground » depuis ses débuts comme scénariste pour Larry Clark à 17 ans (Kids), est capable du meilleur (Julien Donkey-Boy) comme du pire (Mister Lonely), mais ne quitte jamais la marge, tant dans le choix de ses personnages que dans son style flirtant avec l’expérimental, pour le dire vite. Qu’il s’agisse de sosies sur une île ou de vieux freaks rebelles dans une banlieue pavillonnaire (Trash Humpers), il filme ceux qui vivent par choix ou par contrainte, en dehors de la norme et de la morale américaine. Avec ce groupe d’adolescentes s’improvisant braqueuses pour se payer leur Spring Break (rendez-vous des jeunes américains en Floride pour une semaine de fête et d’excès en tout genre, ndlr.), c’est d’une certaine manière encore le cas.

Sauf que la réputation sulfureuse de l’événement ainsi que la présence au générique des starlettes de Disney Channel (Selena Gomez et Vanessa Hudgens) laissaient craindre une petite chose pop et racoleuse, draguant autant le cinéphile avide de chair fraîche que la groupie d’High School Musical.

Il n’en est pourtant rien. Dès le prologue, Harmony Korine fonce tête la première dans l’imaginaire du « sea, sex and sun », filmant au ralenti les corps nus et bronzés de bimbos dégoulinantes de bière sur fond de techno grésillante. Il condense ainsi en un montage lascif tout le kitsch et la vulgarité de la culture MTV. Par la suite, nos quatre midinettes braqueuses font la rencontre du dénommé Alien, incroyable et méconnaissable James Franco en dealer-rappeur, assoiffé de drogue, d’argent, de filles et d’armes, sorte de version Snoop Dogg dégénérée de Tony Montana. Lui et ses « chicks », se placent résolument du côté obscur de l’american dream, celui qui célèbre l’étalage décomplexé de son argent (sale), débarrassé de la bonne conscience chrétienne. Celle-ci est du reste endossée par le personnage très pieux de Selena Gomez, et elle fuit avant que l’aventure ne tourne trop mal.

"Spring Break forever, bitches !"

Korine, qui filme toujours au plus près ses acteurs, qui s’agite autour d’eux comme un moustique autour d’une lampe, qui s’enivre de leur sensualité de lolitas fluorescentes, parvient néanmoins à trouver la juste distance pour se saisir de cette culture gangsta, outrancière et un peu toc. Ces sirènes enjôleuses et perdues ont décidé de rêver leur odyssée plutôt que de continuer à vivre dans la réalité. Elles voudraient arrêter le temps pour figer leur jeunesse dans l’éternité, mais les images continuent à tourner et le seul marin sur lequel elles tombent porte des dents en argent et un dollar tatoué sur le cou. Ni tout à fait premier degré, ni vraiment parodique, Spring Breakers opère la mise à jour du nihilisme mortifère type Bonnie & Clyde à l’époque de Lady Gaga, et cela sans rien céder sur la forme.

A base de popopopop.

Korine joue ici d’une technique de morphing granuleux, là de discrets flash forwards et d’effets de boucle dans un montage éreintant mais virtuose. Le déclic métallique du pistolet qu’on charge, de même que certaines phrases des personnages (« are you afraid ? », « spring break forever »…) reviennent hanter les images, rebondissant sur la musique entêtante de Cliff Martinez, ce qui produit cet étrange effet de sidération, à la fois hypnotique et écoeurant.

Aussi surprenant que cela puisse paraître la figure tutélaire du film n’est autre que Britney Spears, probable modèle pour Selena Gomez et Vanessa Hudgens, elle qui s’est révélée en petite fille modèle avant de se muer en objet sexuel « toxique » (et inflammable). Dans une scène improbable et pourtant très belle, James Franco joue Baby One more time au piano, repris en choeur par ses trois drôles de dames portant une cagoule de braqueuse (rose fluo, bien entendu). Romantisme de pacotille, fantasme du kitsch people et embrassades adolescentes sont synthétisés en une seule image de la jeunesse : dévergondée, impulsive et désoeuvrée.

En somme, une belle réponse d’Harmony Korine à Olivier Assayas.

 

Il Gemello de Vincenzo Marra

Un garçon sans histoire

Le problème des films dont on ne sait rien et sur lesquels on a peu d’informations, c’est qu’il est parfois difficile de les cerner. Ainsi, Il Gemello, qui semble être un documentaire sur un prisonnier napolitain est crédité en tant que fiction sur le site CinEuropa. Qu’importe, c’est connu, il n’y a que des personnages et des histoires à raconter.

Le héros de celle-ci est un grand costaud, la vingtaine, condamné à une dizaine d’années d’incarcération pour un braquage de banque. Marra s’insère dans sa toute petite cellule, pouvant passer pour un mini-studio d’étudiant aménagé, qu’il partage avec un autre grand costaud condamné à perpétuité. Marchant dans ses pas, le filmant souvent de dos dans les couloirs ou dans la cour, entre deux entretiens avec le gardien ou au parloir avec sa mère et sa sœur.

On reconstitue au fil des séquences son histoire, on trace les contours de sa personnalité rugueuse, sans que jamais Vincenzo Marra (par choix ou par obligation ?) ne s’attarde sur ce qu’on s’attend à voir d’un tel sujet : violence, misérabilisme, drogue, surpopulation, etc. Les maux sont après tout bien connus. Mais le film, resserré dans le temps sur quelques semaines, reste trop collé aux petites embrouilles quotidiennes (voir l’interminable changement de cellule) et peine à embrasser la destinée de son personnage dans toute sa complexité. Comment en est-il arrivé là ? Que compte-t-il faire après ? Il faut se contenter de bribes de réponse et d’allusions.

Le héros du film, comme le titre l’indique, a deux frères jumeaux, ils sont triplés. Rétrospectivement, on regrette que Marra ne les ait pas intégrés au récit pour faire d’eux, les Vitelloni de l’Italie berlusconienne. Il Gemello est un film de 9 m2 qu’on aurait aimé voir arpenter (même par la parole) une ville ou une région entière.

Crédit photo : © Muse Productions

 

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Raphael Clairefond

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