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Le chat du rabbin : les traits fins de Joann Sfar traduits en 3D

Le chat du rabbin : les traits fins de Joann Sfar traduits en 3D

20 mai 2011 | PAR Yaël Hirsch

Joann Sfar, Antoine Delesvaux et 60 animateurs ont travaillé d’arrache-pied pour traduire le bestseller BD « Le Chat du Rabbin » (Dragaud) à l’écran. Le résultat est un dessin-animé qui subsume les 5 volumes de Sfar. Délicieux pour tous, de 3 à 97 ans, ce dessin-animé en 3D aux images très travaillées, aux tons chaleureux, et aux dialogues sait appeler un chat un chat, même quand il s’agit de religions. C’est tout le génie de Sfar de savoir toujours rester simple, plein d’humour. Il sait viser juste là où le bât blesse pour mieux faire réfléchir à la notion d’humanité. Sortie le 1er juin.

Alger, années 1920. Le chat du rabbin Sfar n’a pas de nom, mais en revanche  après avoir dévoré le perroquet de son maître, il acquiert soudainement l’usage de la parole… Pour jurer qu’il n’a jamais avalé l’oiseau. Horrifié par le mensonge, plus que par le miracle, le rabbin interdit au chat de fréquenter sa fille, la belle Zlabya. Le chat s’ennuie alors mortellement, car la personne qu’il aime le plus au monde est sa maîtresse. Il demande alors à faire sa barmitzvah, afin d’être un bon juif et de mériter de retourner auprès de Zlabya. Mais un chat peut-il faire sa barmitzvah. Le pauvre rabbin n’est pas à un souci près, et doit prouver à l’administration française qu’il est capable d’écrire parfaitement la langue de Molière par une dictée. Le chat doué de parole l’aide, mais le rabbin a bien peur de se voir retirer sa communauté. Profitant de la venue de son superbe cousin Malka, le rabbin fait un pèlerinage sur la tombe d’un vénérable saint, un de ses ancêtres, et retrouve, comme chaque année, le cheikh sfar  et son âne sur le chemin. Le vieux juif et le vieux musulman respectivement hommes de lettres et de musique, et portant le même nom sont les deux meilleurs amis du monde, et chacune de leurs retrouvailles est une grande fête. Au retour du rabbin à Alger, un autre problème survient : dans une caisse de livres juifs venus de Russie où ils ont été mis de côté pour ne pas être détruits dans les pogroms, le rabbin et Zlabya trouvent le corps d’un homme russe. Celui-ci respire encore, et est bien juif, même s’il ne parle ni français, ni arabe. Il est également peintre. Grâce au chat, et au seul russe d’Alger, un vieux « blanc » excentrique et richissime, le peintre communique… Il entraîne le rabbin et le chaikh Sfar, ainsi bien sûr que le chat sur la route d’une utopie formidable : une Jérusalem en Éthiopie peuplée de juifs noirs, pacifiques, et demeurés parfaitement pieux et heureux… Le rabbin et son chat se mettent donc à traverser l’Afrique au volant d’une autochenille originale de la « croisière noire » Citroën. L’occasion pour Sfar d’écorner quelques clichés coloniaux et religieux, que même le bon et vieux rabbin colporte parfois…

Drôle, tendre, humain, et d’une finesse inouï, ce « Chat du Rabbin » à l’écran pose certainement la question la plus fâcheuse, celle des a-priori sur l’Autre, avec une élégance jubilatoire. Peu importe le lourd travail de graphisme, le dessin animé a l’apparente simplicité des films de Walt Disney de notre enfance, et peu importe la complexité du texte et des thèmes abordés : l’humour et la franchise sont toujours une évidence. Génial, Sfar l’est certainement quand il parvient à évoquer ce qu’il y a de meilleur (Le cheikh Sfar-à la voix irrésistible de Fellag  s’emportant à l’Oud parce qu’influencé par  Django Reinhardt est passé à Constatine) et ce qu’il y a de pire (l’intransigeance meurtrière au nom de l’Islam  du Prince du désert) dans chacun des trois monothéismes. Avec néanmoins deux certitudes dont Sfar parvient à nous faire rire : tous les hommes sont bourrés de préjugés qui peuvent semer la violence, et la BD n’a pas un passé glorieux en matière coloniale, comme en témoigne le bref passage du personnage de Tintin, représenté comme encore plus bête que son chien. Le chat du rabbin à l’écran est une grande fable humaine qui a la force d’un conte de Grimm. A voir, absolument, même pour ceux et celles qui croient avoir passé l’âge de regarder des dessins-animés.

« Le chat du rabbin », de Joann Sfar et Antoine Deslevaux, France 2011, 1h40. Sortie le 1 juin 2011.

Distribution :
François Morel – Le chat du rabbin
Maurice Bénichou – Le rabbin
Hafsia Herzi – Zlabya
Jean-Pierre Kalfon – Le Malka des lions
Fellag – Le cheik Mohammed Sfar
Sava Lolov – Le peintre russe
Daniel Cohen – Le maître du rabbin
François Damiens – Le reporter
Wojtek Pszoniak – Vastenov
Marguerite Abouët – L’africaine
Éric Elmosnino – Le professeur Soliman
Alice Houri – Knidelette

Infos pratiques

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

5 thoughts on “Le chat du rabbin : les traits fins de Joann Sfar traduits en 3D”

Commentaire(s)

  • Amelie Blaustein Niddam

    sublime film! tellement sensible, voyage dans le temps et dans la chaleur d’Alger…mais Mon Dieu , Mon Dieu, qu’es tu venue faire 3D dans cette histoire??? Heureusement, les dessins magnifiques font vite oublier l’aplat couleur cire qu’impose cette mode inutile.

    juin 5, 2011 at 14 h 07 min
  • lilypotter

    J’ai beaucoup apprécié la mise à l’écran du Chat du Rabbin. En revanche, ça n’a pas été le cas de ma grand-mère, marocaine. Il semble qu’à vouloir trop interroger les clichés, Joann Sfar se soit un peu brûlé les ailes – je pense en particulier à la description du « rabbin du rabbin », dont les excès sont certainement aptes à choquer certains regards et en particulier le regard des juifs traditionalistes pour lesquels le rabbin est une figure tutélaire importante.

    octobre 17, 2011 at 18 h 19 min

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