Cinema

La vie au Ranch, du cocon à l’âge des possibles

10 septembre 2010 | PAR Olivia Leboyer

Primé au festival Entrevues de Belfort (Prix du film français, Prix du Public), présenté au Festival de Cannes (Programmation ACID), La vie au Ranch est un film très attachant sur l’amitié entre filles et sur le passage d’un espace surprotégé à l’âge des possibles.

Au lieu de dire tout bêtement qu’elles habitent en coloc, Pamela et ses copines préfèrent baptiser l’appartement « le Ranch ». Ça sonne plus rock’n roll et cadre bien avec le mode de vie de la bande, toujours en partance pour le Paris Paris ou le Baron. Pam, Manon, Lola, Jude, Chloé ont vingt ans, des prénoms qui claquent, l’envie de faire la fête et le besoin, quasiment animal, de rester groupées. Le spectateur entre dans le film comme par effraction, plongé dans un brouhaha de voix excitées, de frôlements et de rires. Passionnée par les techniques d’enregistrement (un peu comme Gene Hackman dans le film de Coppola, The Conversation !), Sophie Letourneur (32 ans) réussit admirablement à restituer des conversations entrecoupées et cependant parfaitement audibles.

Le groupe a ses codes, ses blagues vaseuses, son rythme de vie entre les sorties en boîte et les incursions épisodiques à la fac, ses leaders aussi. Indéniablement, Pam, Manon et Lola, prennent mieux la lumière que les autres. Mais le chiffre trois est instable, c’est toujours un peu trop… Manon est la « meilleure amie » de Pam. Insensiblement, les choses vont bouger et les rôles se redéfinir. Les aventures de Lola (Eulalie Juster, hilarante, une vraie révélation !), suspendue avec ferveur à son téléphone portable dans l’attente d’un vague rendez-vous de Cri-Cri d’amour (amusante référence à Hélène et les garçons) ou d’un improbable Allemand arbitrairement appelé Fritz, impriment au film une dimension comique certaine. D’autres moments sont plus ambigus : l’éloignement progressif de Pam après la mort de sa grand-mère, le mal-être de Chloé, fille flippée qu’on ne remarque pas vraiment et qui ne parvient pas à trouver sa place dans le groupe (elle dispense ainsi des conseils à double sens, auxquels personne ne prête attention). Et les garçons ? Moins présents, ils sont néanmoins croqués avec un humour ravageur. La scène où le fameux Cri-Cri de Lola et un ami belge discutent à une terrasse de café des mérites respectifs des films du Coréen Hong-Sang-Soo est extrêmement drôle. Répliques exactes des personnages de Hong-Sang-Soo (deux étudiants en cinéma, une fille, de l’alcool, une terrasse), ils ont l’air sérieux comme des papes, sous le regard consterné de Lola. Les garçons sont ici l’objet de désirs, de fantasmes : les Allemands sont à l’honneur ; notons aussi la présence de Benjamin Siksou, de la Nouvelle Star et même de Thomas, de la même promotion (furtive apparition lors d’une scène à l’auto-école). Mais la vraie histoire, c’est bien celle du Ranch, lieu mythique qui va progressivement devenir une sorte de Paradis perdu.

La brouille entre Pam et Manon, qui cessent presque d’un seul coup, sans raison, de se parler, constitue le cœur de l’intrigue. Si proches au début du film, elles se détournent soudain l’une de l’autre comme le feraient deux chats vexés. Les vacances en Auvergne, au grand air (comme dans un vrai ranch !), scellent ce désamour. Un plan superbe montre le visage de Manon (Mahault Mollaret), les yeux perdus, au milieu des spots de la boîte de nuit auvergnate (le film est décidément très branché, car Clermont est bien l’un des hauts lieux actuels du rock français ! cf. Cocoon, Jean-Louis Murat).
Le passage d’un âge à un autre est délicat. Pam (Sarah Jane Sauvegrain, très charmante, un faux air de Jeanne Balibar) se dérobe, glisse en loucedé vers d’autres horizons. Sans explications ni disputes, le groupe s’effiloche, avant de se reformer autrement. Chacun cherche à trouver sa place, à sortir de cette chrysalide douillette du Ranch pour explorer d’autres contrées. La dernière scène, sur le fil, tient un équilibre parfait entre espoir, nostalgie et pudeur teintée d’humour.

La vie au Ranch, de Sophie Letourneur, avec Sarah Jane Sauvegrain, Eulalie Juster, Mahault Mollaret, 91 min ; sortie le 13 octobre 2010.

Page facebook du film, ici.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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