Cinema

« Just the Wind » ou la condition Rom

« Just the Wind » ou la condition Rom

13 juin 2013 | PAR Laurent Deburge

1368992287justVivre dans l’intimidation, jusqu’à vouloir disparaître, c’est le quotidien d’un grand nombre de Roms en Hongrie connaissant la misère et la peur des groupements d’extrême droite, et que dépeint le film de Bence Flieghauf. Un film nécessaire pour regarder une réalité par-delà les préjugés, qui parfois tuent, et retrouver le sens de l’humanité.

Marcher la tête baissée, éviter les regards, être toujours plus discret, invisible, jusqu’à devenir fantôme… avec toujours la boule au ventre, ce nœud de peur quand l’impensable peut surgir à n’importe quel moment, surtout la nuit.
Le temps d’une journée, nous suivons le quotidien de Mari et des ses deux enfants, Anna et Rio, famille Rom de Hongrie. Le lever aux aurores, l’enchaînement des travaux de nettoyage, l’école, le désœuvrement. Dans la nature, parmi les arbres, le long des routes, avec le silence, pesant et sale, d’un terrain de chasse, pour le peuple gibier de l’Europe.
Le film se fonde sur les évènements qui se sont déroulés en Hongrie entre 2008 et 2009. Des milices paramilitaires incendient les maisons, la nuit, et tirent à coups de fusil sur les familles, les enfants qui courent pour échapper aux flammes. C’est arrivé près de chez nous, à une centaine de kilomètres de Budapest. Des familles intégrées, qui travaillent « pourtant ». Mais tirer sur des « parasites » serait alors acceptable ? C’est ce que laisse entendre un des policiers qui visite la maison d’une famille assassinée.
Le film de Bence Fliegauf, réalisateur hongrois né en 1974, a notamment reçu l’Ours d’Argent et le Prix du Jury au Festival de Berlin. A une époque où les préjugés et l’extrême droite se font plus âpres partout en Europe, ce film important ne prétend pas apporter de solution mais évoquer, sans manichéisme, une situation, et surtout porter un regard humain, sur un peuple éminemment européen dont l’Europe ne semble pas vouloir.
700 000 Roms vivent en Hongrie, sur une population de 10 millions d’habitants. Sédentarisés, beaucoup d’entre eux sont dans une situation économique et sociale déplorable, marginalisés, sans ressources ni travail, et vivent, surtout à la campagne, dans des bidonvilles, en proie à l’endettement et aux discriminations. Ils représentent une cible facile dans un pays à l’identité nationale troublée, glissant vers l’autoritarisme, avec une forte extrême-droite n’ayant jamais digéré le Traité du Trianon de 1920 qui solda mal la première guerre mondiale. La « Garde Hongroise », mouvement paramilitaire proche du parti d’extrême-droite Jobbik, qui fut pourtant dissoute en 2009, nourrit toujours les violences dirigées contre les Roms, bénéficiant de la relative indifférence des autorités.
Les comédiens roms sont d’une justesse infinie. La vision, exigeante, est d’un hyper-naturalisme qui confine à l’impressionnisme, quand le détail, le mouvement des corps, dans la pénombre, tend vers l’étouffement. Il dépeint un extrême dénuement, le manque de tout, sauf de tendresse. Il ne se passe à peu près rien, sauf l’attente dans l’angoisse, omniprésente. La nuit on se blottit les uns contre les autres, dans la chaleur, et on tente de dormir, mais comment interpréter les bruits à l’extérieur, ce n’est que le vent…
On pense alors aux vers du Roi des Aulnes de Goethe : Sei ruhig, bleibe ruhig, mein Kind,
In dürren Blättern säuselt der Wind. / Sois calme, reste calme, mon enfant ! C’est le vent qui murmure dans les feuilles mortes.

Laurent Deburge

Just the wind, de Bence Fliegauf, avec Katalin Toldi, Gyöngyi Lendvai, Lajos Sarkany.
Hongrie, 2012, 1h40, sorti le 12 juin 2013.

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Laurent Deburge

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