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[Interview] Valeria Golino, invitée d’honneur de Cinemed 2015 : « Faire semblant de ne pas voir est une grave maladie de l’âme »

[Interview] Valeria Golino, invitée d’honneur de Cinemed 2015 : « Faire semblant de ne pas voir est une grave maladie de l’âme »

26 octobre 2015 | PAR Yaël Hirsch

L’actrice et réalisatrice italienne a mis Montpellier en émoi pour l’ouverture du Festival Cinemed, ce samedi 24 octobre 2015. Invitée d’honneur, elle est venue présenter l’avant-première de Per amor Vostro de Giuseppe M. Gaudino, où elle joue le rôle d’une mère de famille qui se bat pour ses enfants et son intégrité. Jusqu’au 31 octobre, le Festival organise une rétrospective de sa grande carrière entre les Etats-Unis et l’Europe où elle est revenue vivre. Nous avons pu la rencontrer à la suite d’une table ronde pétillante, dimanche 25 octobre et nous avons naturellement interviewée cette star de père Italien et de mère Grecque la mer méditerranée, très présente dans son nouveau film…

Invitées d’honneur à Cinemed, vous venez présenter un film qui se passe à Naples, la ville où vous avez grandi. Quel est votre rapport à la méditerranée ?
Ce qui me touche c’est qu’il y ait une telle diversité autour de la méditerranée, une diversité de cultures condensées ensembles. Il y a quelque chose de commun à nous tous et à travers le cinéma on peut voir tout ce qui nous rassemble et qui fait qu’on se ressemble : il y a des italiens qui ressemblent aux turcs, des turcs aux grecs, des grecs aux espagnols… Et cela crée un pont malgré des nationalités et des religions diverses et malgré des tensions. La méditerranée, c’est un maximum de tensions mais aussi le plus beau cadeau de Dieu sur la terre. Et puis, sans faire de rhétorique, la mer fait partie de mon bonheur depuis toujours. J’ai rarement senti le bonheur sans la mer

Dans Per amor Vostro, le personnage d’Anna, que vous incarnez, craint la mer. Elle a un rapport ambivalent à l’eau…
Oui c’est le contraire de Respiro où le personnage que j’incarnais adorait l’eau, s’épanouissait dans l’eau. C’était organique. Là, Anna a peu de l’eau qui concentre tous ses démons et qui symbolise sa propre noirceur. A un certain moment, on avait même pensé faire penser tomber le personnage à la mer… Parce qu’elle flirte avec elle, elle a envie mais elle a peur…

Dans le film, vous parlez napolitain. Avez-vous retrouvé une langue de l’enfance ?
Il y a trois langues : à la télévision, dans le milieu professionnel, Anna parle italien. A la maison, avec son père et sa mère, elle parle vraiment napolitain, une langue archaïque, avec des mots des gens du peuple. Et puis avec ses enfants, elle parle la langue des gestes, puisque son fils est sourd. J’ai aimé jouer en napolitain, mais l’ironie c’est que j’ai grandi à Naples mais qu’à la maison on n’a jamais parlé le napolitain. Je l’ai entendu dans la rue, mais j’ai dû l’apprendre. Je suis napolitaine, mais j’ai du avoir un coach pour apprendre le dialogue de ma ville !

Le personnage d’Anna est très courageux, mais en même temps, elle n’est pas (encore ?) une sainte au début du film…Qu’est-ce qui vous a le plus touchée chez elle ?
C’est une petite fille qui est née courageuse, pleine de caractère. Enfant, on la voit n’avoir peur de rien, comme une petite guerrière. Elle a un sens d’elle-même que la vie lui fait perdre, mais elle sait que c’est là. Elle sait qu’elle a le courage de vivre. Mais elle a du s’adapter à la vie, elle a du faire semblant de ne pas savoir que son mari faisait de l’usure et ruinait des proches. Elle l’a fait pour élever ses enfants, pour vivre. Et c’est terrible, car c’est quelque chose que nous faisons peut-être tous : faire semblant de ne pas savoir par commodité. Ca peut être une grave maladie de notre âme.

Il y a dans le film des scènes d’une grande violence. D’Anna envers elle-même quand elle dit qu’elle « n’était rien » et aussi des scènes de violences conjugale. Comment avez-vous vécu cette violence du personnage ?
J’ai eu peur. J’avais peur. Je me suis fait peur. Quand je travaillais avec Massimiliano Gallo, l’acteur qui joue mon mari dans le film, j’avais peur. Je ne faisais pas semblant, j’étais dans le moment et je me sentais avec un homme qui pouvait me tuer s’il le voulait. Dans la scène sur le balcon, où je lui dis que je ne veux plus de son argent, et qu’il se retourne vers moi et qu’il me frappe, j’ai vraiment senti qu’il pouvait le faire. A chaque fois que je revois la scène, je sursaute ; je sens tellement la violence, le danger et l’injustice de ce moment que je me sens hors du film, comme si une autre avait tourné la scène et je me laisse surprendre encore par la peur. J’adore cette scène, parce qu’elle est tellement complexe sur les rapports entre les hommes, les femmes et la violence. Quand Anna dit « Viens je sais que tu veux ma mort », il y a aussi là une espèce de lâcheté, de se laisser faire, d’attendre le pire, de porter cette situation comme si l’on voulait aller au bout de cette violence. Cette scène pose la question très dérangeante de savoir si ce ne sont pas les deux individus qui ont une certaine responsabilité dans la violence.

Après Miele, on attend votre deuxième long métrage comme réalisatrice. Etes-vous en train de travailler dessus ?
Oui j’ai déjà les grandes lignes mais on doit écrire le scenario. C’est une idée originale. Il s’agit de l’histoire de deux frères et pour l’instant ca s’appelle « Euphorie ». C’est terrible mais euphorique…

Tous les films de la rétrospective Valeria Golino à Cinemed, ici!

Photo : YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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