Opéra

A l’Opéra de Paris, un « Moses und Aron » trop attendu

A l’Opéra de Paris, un « Moses und Aron » trop attendu

26 octobre 2015 | PAR Christophe Candoni

Baigné par Romeo Castellucci dans un brouillard blanc vaporeux puis dans un jus de boudin versé par hectolitres, Moses und Aron, l’opéra biblique de Schönberg, semble excessivement plier sous l’abstraction.

Dire que ce Moïse était attendu est un euphémisme. Il est le spectacle-événement de la rentrée lyrique parisienne. La première production commandée par Stéphane Lissner, directeur depuis plus d’un an de l’Opéra national de Paris, est un choix ambitieux et d’une redoutable exigence. L’œuvre de Schönberg entre enfin au répertoire de l’institution dans sa version originale en allemand et Romeo Castellucci qui a réalisé des débuts passionnants à l’opéra avec un Parsifal très intrigant et un bouleversant Orphée, en signe la mise en scène d’abord confiée au regretté Patrice Chéreau. Après l’ère bouillonnante et chahutée de l’irremplaçable Gerard Mortier et l’inanité artistique de son successeur Nicolas Joël, voici que s’ouvre un mandat qui laisse espérer le retour de belles audaces musicales et scéniques.

Au théâtre, Castellucci a déjà posé la question de la place de Dieu dans l’art et dans la vie. Ce n’est pas non plus la première fois qu’il travaille sur la figure de Moïse qui lui a inspiré des images saisissantes de réalisme glauque et dur dans le controversé Go down Moses. Restent en mémoire l’insoutenable et douloureux enfantement clandestin d’une femme dans les toilettes d’un restaurant ou bien le corps d’un bébé mouvant et gémissant enfermé dans un sac en plastique et jeté dans une benne à ordures ainsi qu’un retour sidérant à l’origine des temps avec l’apparition d’une grotte préhistorique. L’opéra de Schoenberg s’impose comme un retour à sa quête de l’ineffable, de l’indicible.

C’est une expérience intellectuelle et sensorielle forte, toujours profonde et énigmatique, que propose Castellucci. Le metteur en scène déploie une beauté visuelle saisissante, et place au cœur de son propos le thème de l’irreprésentabilité avec une mise en tension inévitable entre la pensée et l’image. Moïse, élu prophète par Dieu lui-même dans l’épisode du buisson ardent est incapable de proférer les bons mots pour délivrer son message tandis que son frère Aaron, est un bon et puissant orateur mais ne restitue de la pensée qu’un contenu tronqué.

C’est un tour de force de porter concrètement sur un plateau de théâtre une telle interrogation philosophique, immatérielle. Castellucci y parvient avec des moyens scéniques époustouflants. Il use d’un procédé qui n’est pas inédit chez lui et même caractéristique de son geste théâtral anti-démonstratif, ce qu’il appelle une « dramaturgie du camouflage », qui met à l’épreuve la vision tant elle laisse les choses se dérober, se deviner, se débusquer comme dans une hallucination. Plongé dans une brume laiteuse, le peuple hébreu délivré du joug égyptien et bientôt en route vers la terre promise apparaît sous la forme d’une masse mouvante aux contours imperceptibles dans une blancheur épaisse qui traduit aussi bien son aveuglement que le vertige de l’errance et de l’inconnu qui l’attendent. Puis, comme une trace indélébile, une matière noire liquide coule et recouvre tout l’espace immaculé définitivement souillé.

A la fois spectaculaire et dépouillée, sa mise en scène conceptuelle et symbolique crée de multiples pistes de réflexion mais manque d’une approche plus brute qui laisserait davantage place à la passion, l’émotion, la vie. Au contraire, tout semble figé, étouffé dans la représentation. Si l’on considère par exemple que le chœur – remarquablement préparé, il réalise une performance impressionnante – occupe le rôle central de l’œuvre, on ne peut se résoudre à le présenter d’une manière aussi statique. On est loin de ce qu’avait réalisé Willy Decker à la Ruhr dans une mise en scène de référence pour l’ouvrage. En comparaison, celle de Castellucci paraît presque sage : pas d’orgie, pas de jouissance ni de blasphème. Même le veau d’or paraît sous les traits massifs d’un vrai taureau plus amorphe qu’impétueux.

Dans les rôles-titres, Thomas Johannes Mayer est un somptueux Moïse, sans aucune difficulté dans le sprechgesang et donc parfaitement intelligible. John-Graham Hall n’a pas l’aigu étincelant de Aaron et peine dans une partition aussi difficile. Aussi incroyable que cela puisse paraître, Philippe Jordan, directeur musical de l’Opéra de Paris depuis six ans, s’attaque pour la première fois en fosse à une œuvre dite « contemporaine » même si Moses und Aron a été composé au début des années 1930. Il en livre une interprétation claire et limpide, joliment ciselée. Plutôt que de jouer de l’expressivité électrique des dissonances de l’opéra dodécaphonique, il s’emploie à restituer une trop douce et lente mélodie aux accents presque mahlériens. C’est très beau mais souvent ennuyeux. Il manque une dimension plus abrupte et cinglante pour maximaliser l’incandescence de la partition.

Trop étale et en retenu d’un point de vue tant scénique que musical, ce Moïse et Aron n’est pas totalement le choc visuel et auditif espéré.

Photos © Bernd Uhlig

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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