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Shlomi Eldar : Les gens ordinaires sont plus intelligents que les gouvernements

Shlomi Eldar : Les gens ordinaires sont plus intelligents que les gouvernements

20 mars 2011 | PAR Yaël Hirsch

Shlomi Eldar a couvert Gaza pendant plusieurs années pour la chaîne privée israélienne Channel 10. Le contexte politique l’empêchant désormais d’œuvrer sur le terrain, il est contacté par un médecin de l’hôpital pour enfant Edmond et Lili Safra à Tel Hashomer. Le médecin lui demande de l’aide pour sauver un nourrisson palestinien, Mohammad, qui souffre d’une maladie génétique et mourra s’il ne peut recevoir une greffe de moelle compatible. Shlomi Eldar diffuse un appel aux dons à la télévision israélienne. Devant les centaines de réponses d’Israéliens pour sauver ce nourrisson palestinien, le journaliste prend sa caméra et commence à filmer au jour le jour un des documentaires les plus passionnants qu’il est donné de voir actuellement.

Alors que le documentaire « Precious Life » sort en salles le 23 mars (voir notre critique) et qu’il est diffusé dans le cadre du Festival du Film Israélien le 27 mars à 20h (gagnez vos places en jouant à notre jeu-concours),toutelaculture.com a eu l’honneur de rencontrer Shlomi Eldar pour qu’il nous parle de son premier film et des réactions qu’il a suscitées.

Quand avez-vous réalisé que vous teniez un sujet important pour un documentaire ?
Tout a commencé après l’histoire de la télé quand le docteur m’a appelé pour lever des fonds pour sauver le bébé. Nous ne pensions pas que des particuliers feraient des dons, mais espérions que des organisations israélo-palestiniennes ou des organisations pour la paix pourraient aider l’enfant. Et après le passage du sujet à la télé, j’ai reçu des centaines de réponses. Des centaines de gens ont appelé ma chaine de télé pour donne de l’argent et aider l’enfant. C’était en mars 2008 et on était en pleine guerre, pas la guerre de Gaza de 2099, mais il y avait de grandes tensions. Au moment même où nous avons diffusé le sujet, des roquettes Kassam sont tombées de Gaza sur Sdérot, et il a fallu évacuer cette ville israélienne et envoyer les enfants de Sdérot à Eilat pour qu’ils se détendent. Quand j’ai vu les réactions israéliennes, j’ai décidé de filmer l’histoire. Je ne pensais pas à une grande histoire. Je pensais plutôt à une histoire simple sur ces médecins israéliens qui tentaient de sauver un enfant palestinien. Je suis allé vois ma chaîne de télé et leur ai demandé si le sujet les intéressait. Mais ils l’ont trouvée trop banale et on refusé. J’ai essayé de mobiliser un fond israélien, qui a également refusé. D’ailleurs, ils ne m’ont pas toujours répondu jusqu’à aujourd’hui (rires). Un autre facteur a eu son importance : après le contrôle du Hamas sur Gaza, je me suis beaucoup ennuyé. Pendant des années mon travail était de me rendre chaque jour à Gaza. Même si j’ai une équipe palestinienne à Gaza qui m’envoie les images et que je traite encore ce sujet pour la dixième chaîne, je me suis brusquement senti comme au chômage. Et je me suis dit que ce film serait un bon investissement de mon temps.

Comment avez-vous organisé le tournage du film ?
J’avais appris à filmer lors de mes missions journalistique à Gaza. Il y a 15 ans, avec ma connaissance du terrain, j’avais déjà décidé de prendre ma propre caméra et de commencer à filmer. La chaîne de télé pour laquelle je travaille avait une équipe de tournage palestinienne à Gaza mais ils ne voyaient pas ce que je voyais. C’est donc cette caméra que j’ai utilisée pour suivre Mohammed et sa famille à l’hôpital. Quelques mois plus tard, j’ai rencontré mon producteur, Ehud Bleiberg, à une soirée à Tel-Aviv. Il m’a posé des questions sur la situation à Gaza parce qu’il savait que je connaissais bien le terrain. Je lui ai alors raconté cette histoire. Il m’a dit qu’il voulait voir les rushs. Il a vu peut-être 10 ou 15 minutes de ce que j’ai filmé et il m’a dit que même s’il n’avait jamais produit de documentaire, il était prêt à se lancer dans l’aventure. Il y a mis une condition : il m’a dit de bien me rendre compte que je n’étais pas un réalisateur, mais un journaliste : « Tu dois t’impliquer, tu fais partie de l’histoire de même que le docteur ». Et je crois qu’il a raison. Même si je ne pensais pas à un journal intime, j’étais personnellement impliqué depuis le début, puisque c’est moi qui ai lancé l’appel à donation à la télévision israélienne. Cette histoire est l’histoire d’une amitié entre trois personnes.

Où avez-vous appris l’Arabe ?
Je l’ai appris un peu dans ma famille et à l’école, mais surtout sur le terrain. J’ai commencé à travailler à Gaza, il y a 20 ans. C’est la meilleure école pour apprendre la langue. Je crois que mon Arabe vient des rues de Gaza. Quand je parle Arabe, j’ai un accent palestinien.

« Precious Life » a-t-il pu être vu à Gaza ?
Non, et je ne pense pas que les chefs du Hamas vont le laisser voir à Gaza. Mon producteur pense que quand nous aurons fini de faire le tour du monde avec le film, il pourra peut-être le traduire en Arabe et le mettre sur le web. Je ne sais pas, je ne suis pas vraiment d’accord avec l’idée de laisser le film en accès libre sur le net. Peut-être que la chaîne Al Jazeera Documentary l’achètera. Mais jusqu’à aujourd’hui, il n’a pas été diffusé dans les pays arabes. Quand il passera à la télévision israélienne, peut-être dans 3 ou 4 mois, des gens à Gaza et en Cisjordanie pourront le voir.  Heureusement la famille de Mohammed l’a vu. Quand « Precious life » est passé au festival du Film de Jérusalem, je les ai invité. Ils étaient très enthousiastes. Je leur ai montré le documentaire un samedi midi avant la projection publique, et leur ai traduit dans leur chambre d’hôtel. Le père a pleuré tout le film. Et, Raida, la mère a été plus dure, mais à la fin du film, les deux m’ont dit qu’avant ils pensaient que nous étions amis, et que maintenant, ils savaient que nous étions frères et sœurs.

La famille de Mohammad, a-t-elle été inquiétée pour avoir reçu de l’aide des médecins israéliens ?

Non, je crois que Raida était très sensible à la situation. Mais quand ils sont retournés à Gaza, c’était quelque chose de banal. Beaucoup de grands malades de Gaza se font soigner dans des hôpitaux israéliens. Pendant le tournage du film, 25 % des patients dans le département des transplantations venaient de Gaza et de Cisjordaine. Même maintenant quand, l’autorité palestinienne de Gaza essaie d’envoyer les malades dans des hôpitaux égyptiens, ces derniers refusent ; ils veulent être soignés en Israël. Raida a surréagi, elle a eu peur plus que de raison. Et après quand l’enfant était sauvé et qu’elle a dit qu’elle l’enverrait en mission-suicide, je me suis demandé si elle le pensait vraiment. J’étais en colère et très déçu. Après notre amitié, quatre mois passés ensemble jour et nuit, si elle pensait vraiment ce qu’elle disait, que pensaient les autres personnes à Gaza ? Qu’est ce que cela disait de notre futur avec les Palestiniens ? J’ai essayé de comprendre ses motivations, je savais quelque part qu’elle ressentait des choses plus profondes que ce qu’elle en disait. Je crois que quand elle est arrivée à l’hôpital, elle a été dépassée par les réactions des Israéliens, les donateurs après le sujet télé, les 55 000 dollars, la gentillesse des médecins qu’elle appelait ses « anges ». Je crois quelle a eu peur, qu’il s’agissait d’un combat intérieur où elle se demandait si elle était encore une des « leurs ». Elle a voulu se prouver qu’elle était encore une palestinienne, qu’elle était juste venue en Israël pour faire soigner son bébé et c’est tout.

Quand Raïda vous a annoncé sa deuxième grossesse, avez-vous aussi ressenti de la colère ?
Quand elle m’a dit qu’elle était enceinte, j’ai été en colère parce que je me suis dit qu’après tout ce que nous avions vécu et bataillé pour sauver la vie de Mohammed et l’enfant a aussi souffert, je me suis demandé ce que nous allions faire. Rappeler le donateur pour lui demander de l’argent pour sauver le deuxième bébé ? Je n’étais pas seulement en colère, je crois que j’étais aussi déçu. J’ai appelé mon caméraman à Gaza et lui ai dit que je pensais qu’elle était folle. Depuis, nous sommes toujours très amis, et restés en contact. Raida était très intéressée par le devenir international du film. Elle a été très déçue quand après une première sélection, le documentaire n’a pas été sélectionné. Je lui ai expliqué que pour un film étranger, il était très difficile d’être sélectionné pour les Oscars.

Quel est le message politique que vous vouliez faire passer ?
Le conflit est très complexe. Je suis très critique de la politique d’Israël à Gaza. Pas sur l’objectif de la guerre, qui est d’arrêter les roquettes Kassam, mais sur la manière dont la guerre est menée. Quand j’ai commencé à faire le film, c’était sans objectif. En tant que journaliste, je me suis  juste dit que je tenais un bon sujet. Mais quand je vois l’effet du film sur moi, sur Raida, sur Mohammed, comme il nous a changés, ma conclusion est que les gens ordinaires sont plus intelligents que les gouvernements. Quand les gens des deux côtés se rencontrent, ils parviennent à comprendre qu’ils peuvent vivre ensemble. Toutes les démonisations et les différences s’effondrent, et l’on voit que nous sommes justes des êtres humains, les mêmes êtres humains. J’ai écrit un livre en 2005 : « Quand un homme aime une femme ». Il portait sur les prisonniers palestiniens dans les prisons israéliennes. Et d’après moi, la paix commence dans les relations que les prisonniers palestiniens et leurs gardiens. Après une longue enquête j’ai vu que nous étions des gens ordinaires, même les gardiens. Après un ou deux ans, les prisonniers et les gardiens se demandaient des nouvelles de leurs familles, à Janine ou Tel-Aviv. On ne peut pas dire qu’ils étaient vraiment amis, mais ils commençaient à se comprendre. C’est ce qui se passe maintenant dans les hôpitaux israéliens. Après le blocus de Gaza, il n’y a plus d’occasion pour les Palestiniens et les Israéliens de se rencontrer, si ce n’est dans les hôpitaux. Je crois que s’il y a plus de rencontres humains, c’est la manière de penser au prochain processus de paix , à travers la rencontre de gens ordinaires des deux côtés.

Pensiez-vous que « Precious Life » ferait le tour du Monde ?
Quand j’ai commencé à filmer, Je savais que je pourrais en faire quelque chose après les faits, mais je n’ai jamais osé rêver à ce que le film est devenu. Qu’il soit retenu en première sélection dans la catégorie des documentaires pour les oscars et qu’il soit diffusé sur HBO et fasse le tour du monde je n’y aurais jamais pensé. Tout a commencé au Telluride Film Festival (Colorado) quand « Precious Life »a été sectionné parmi 23 documentaires internationaux. Puis, Thomas Friedman du New York Times a écrit un édito entier sur le film ; il y écrit que si l’on veut critiquer la politique et la diplomatie israélienne, il faut voir « Precious Life », parce que « le film montre enfin le Moyen Orient tel que je le connais –plein de compassion incroyable, même entre ennemis et de cruauté terrible, même entre voisin ». Après, dans le monde entier, le film a été très bien reçu, il a beaucoup ému. Partout dans le monde, le public a été ému par l’histoire de bons médecins israéliens, du réalisateur israélien capable de voir la situation de Gaza d’une manière différente, et c’est incroyable. J’ai commencé par filmer une histoire simple, seul avec ma caméra, et l’histoire fait le tour du monde. « Precious Life » sera projeté sur HBO le 5 mai en prime time, ce qui touche 30 millions d’américains !
J’ai présenté « Precious Life » à Toronto, un peu partout aux États-Unis, à Leipzig, et aussi à Tromsø en Norvège. Dans cette  ville qui est jumelée avec Gaza, j’ai eu une expérience très particulière : je me suis retrouvé à essayer d’expliquer ou presque à défendre la politique israélienne. Au public de Tromsø, j’ai dit qu’ils avaient le droit de critiquer la politique israélienne, mais qu’ils devaient d’abord comprendre la situation. Que le gouvernement du Hamas à Gaza est proche des iraniens, que cela fait huit ans que des roquettes Kassam tombent sur Israël depuis Gaza. Alors que les Norvégiens donnent de l’argent aux Palestiniens, je les ai informés que Yasser Arafat et son « gang » avaient volé beaucoup de dons. Et je leur ai dit qu’après avoir compris tout ça, alors ils pouvaient critiquer. Et je crois que pour la première fois, le public norvégien a compris que les Israéliens acceptent la critique, mais cela doit être une critique claire et propre.

Le montage a-t-il été difficile ? Comment avez-vous sélectionné les scènes que vous vouliez conserver ?
J’avais 150 heures de rushs pour le film. Le montage a été un long processus. C’était dur de sélectionner les scènes à conserver pour le film. Par exemple, il y avait un garçon de Gaza en même temps de Mohammad à l’hôpital et il n’a pas survécu à sa maladie. Je l’ai vu mourir, je l’ai filmé et cela m’a beaucoup affecté. Mais je ne pouvais pas aussi parler de son histoire dans le documentaire. La première version du film faisait 2h30. Après j’ai eu des conseillers pour m’aider à choisir ce qui était important et ce qui ne l’était pas. Par exemple il y a une scène que je regrette de ne pas avoir incluse quand Raida m’a demandé si j’avais parlé de notre conversation sur le futur de Mohammad qu’elle disait vouloir envoyer en en mission-suicide au docteur. Elle était sûre que je n’en avais pas parlé, car sinon, le médecin ne serait pas venu voir son fils. Je lui ai répondu que j’avais parlé de cette conversation au docteur. Elle était très étonnée. Je lui expliqué qu’en tant que médecin, il était là pour soigner Mohammed, peu importe ce qu’elle avait dit. Elle a répondu « ce n’est pas un docteur, c’est un ange ». Je n’ai pas pu le mettre dans le film à cause de l’image qui n’était pas techniquement bien prise. Le choix a été très difficile car cette scène en disait tellement sur notre amitié à tous les trois.

Comptez-vous tourner d’autres documentaires ?
Je dois finir mon livre sur le Hamas, j’avais commencé à l’écrire avant le film. C’est mon premier projet à terminer. Mais je pense que mon prochain film sera une fiction, puisque maintenant je crois que j’aurais la chance de pouvoir réaliser un tel projet. J’ai une histoire dans la tête, un début de scenario. Ce n’est pas à propos du conflit, mais l’histoire d’un mari et d’une femme qui se trouvent à l’hôpital après qu’il soit tombé dans le coma, et tous deux doivent résoudre un secret du passé.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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