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Festival du film de La Rochelle 2022 : Rencontre avec Cristian Mungiu autour de « R.M.N »

Festival du film de La Rochelle 2022 : Rencontre avec Cristian Mungiu autour de « R.M.N »

11 juillet 2022 | PAR Cedric Chaory

Six ans après avoir décroché le Prix de la mise en scène au Festival du film de La Rochelle pour Baccalauréat, Cristian Mungiu revient avec un long métrage qui évoque l’acceptation de l’autre dans le microcosme très codifié d’une petite ville de Transylvanie. Présent à La Rochelle pour l’avant-première de R.M.N, le réalisateur roumain répond à quelques questions du public.

Pour lire notre article lors de sa projection au Festival de Cannes c’est ici.

Vos films sont souvent inspirés de faits divers. Est-ce le cas pour R.M.N ?

Oui, tout à fait. Ce fait divers s’est déroulé durant l’hiver 2020 et a été beaucoup relayé dans les médias roumains et internationaux. Il s’agit de la communauté d’une petite ville de Transylvanie qui s’embrase à l’arrivée de deux travailleurs immigrés sri-lankais. Ce fait divers a dérouté car il s’est passé dans une région où la présence de minorités est acquise, notamment avec les Hongrois. On ne s’attendait alors pas à un tel racisme primaire mais à plus de solidarité … et pourtant. Je me suis donc intéressé à cette histoire qui fit grand bruit. Je souhaitais savoir ce qu’elle dit de nous, de l’Europe d’aujourd’hui, de nos sociétés contemporaines et leur avenir. Comme toujours, j’ai dû prendre de la distance avec les faits avant de les mettre en scène. Je ne suis pas un journaliste qui travaille à chaud. Tous les 6-7 ans, je propose un film qui présente un « état du monde actuel » à travers un sujet bien précis. Avec R.M.N, il s’agit de questionner la mort de nos actuelles démocraties pour un nouveau système encore difficile à définir. Ce film questionne l’avenir forcément. Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? Celui d’aujourd’hui est particulièrement troublé, angoissant. A quoi on les prépare ? Je voulais mettre tout cela dans le film, dense comme le sont tous mes films, à partir de ce seul fait divers.

Vous filmez cette complexité du monde non pas d’un seul point de vue (les immigrés, les autochtones) mais à travers une multitude de regards. Pourquoi le choix d’un film choral ?

J’essaye toujours d’être cohérent avec mes principes, de les respecter. Ce que je cherche à travers mes films c’est capter la vérité. Pour cela je fais d’intenses recherches, je me lance dans une vaste documentation pour comprendre au plus juste ce qui se trame. Pour R.M.N, j’ai tout lu, tout vu de ce qui s’est passé dans cette ville. Je m’y suis rendu pour comprendre tous les points de vue des protagonistes. Il existe d’ailleurs sur Youtube l’intégralité du débat organisé par la Mairie pour trancher si oui ou on les trois immigrés sri-lankais devaient quitter la commune. Mais attention, R.M.N n’est pas un documentaire. Il s’agit bien d’une fiction. Sa trame narrative présente les faits comme ils se sont déroulés en cherchant la vérité de chaque moment.

La vérité de chaque moment … est-ce pour cela que vous ne tournez qu’une seule prise à chaque fois, à la recherche de la sincérité, du plan idéal ?

Pas exactement. Je tourne en plan séquence et vous avouerez qu’il n’est pas possible de ne faire qu’une prise. La fameuse scène du film qui reprend le débat toujours visible sur Youtube a fait l’objet de nombreuses prises. En fait, j’ai filmé un débat politique mené par des citoyens. Mes comédiens sont essentiellement issus du théâtre et n’étaient pas très à l’aise avec cette scène qui ne laissait pas la place à l’improvisation. Tout est extrêmement précis dans les dialogues. Mais dès les premières prises, je n’étais pas satisfait de ce que je voyais dans le moniteur. Tout me semblait très figé avec ces figurants silencieux … qui écoutaient le débat en cours sans intervenir. Dans la vie, ça ne se passe pas comme ça : on intervient, on s’invective, on rebondit sur des propos entendus. J’ai alors demandé à ce que les figurants expriment leur pensée. Le bordel que ce fut ! Mais c’était vivant ! Mes comédiens ont dû jouer leur texte en parlant plus fort que la foule. Ils devaient lutter pour s’exprimer. Ca, je l’ai obtenu au bout de plusieurs prises. Au final vous avez une scène de 10 minutes en plan séquence avec près de 100 personnes qui débattent de questions sociétales très sensibles. Il y a plein d’imprécisions, ça déborde, c’est sensible et très « documentaire » et c’est exactement ce qui fait la force de cette scène pivot du film.

Le film est sorti il y a un mois en Roumanie, après une avant-première à Bucarest et une tournée promotionnelle dans tout le pays. Comment a-t-il été reçu ?

Il a occasionné de nombreux débats. Notamment dans la ville en question. Il m’était important de retourner là-bas pour présenter R.M.N. Je pense que le film a eu un côté thérapeutique pour les habitants qui ont tout de suite saisi la nuance entre fiction et réalité. Il n’empêche que je leur ai tendu un miroir. Celui-ci a pu dérouter certaines personnes comme ce vieil homme qui a quitté la salle à la fin de projection, dégoûté de voir l’état de sa ville. D’autres ont apprécié que je ne sois jamais dans le jugement mais plutôt dans la compréhension des propos et des actes qui se sont tenus ou déroulés.

Et quid alors du titre R.M.N ?

Cette question m’est systématiquement posée. Au Festival de Cannes, on m’a demandé si c’était le diminutif de RouMaNIe. Mais sachez que ce film parle de nous tous, de l’Europe, de la marche du monde occidental. En Roumanie, un spectateur a cru que le titre synthétisait les 3 nationalités du film : les Roumains, les Magyar (Hongrie) et les Nemci (Allemand). Un autre a pensé que c’était les prénoms des personnages principaux et nous soit Rudi, Mathias et Nous. Ou que cela voulait dire « Je reste » (Eu Raman en roumain) pour dire « Je reste ici pour changer les choses » à la manière d’un J’accuse de Zola. Il y a de l’idée. En fait « R.M.N » c’est juste pour moi IRM en roumain soit un scan du cerveau de mon pays, de notre Europe. Notre société est souffrante et il nous faut comprendre ce qui ne tourne pas rond là-haut. Tout simplement.

Propos issus de la rencontre publique du FEMA et retranscrits par Cédric Chaory.

R.M.N de Cristian Mungiu. Sortie nationale le 19 octobre 2022.

visuel(c) mobra films

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