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Cannes 2022, Compétition : Avec R.M.N., Cristian Mungiu signe un film âpre et puissant

Cannes 2022, Compétition : Avec R.M.N., Cristian Mungiu signe un film âpre et puissant

22 mai 2022 | PAR Paul Fourier

Nous plongeant dans la vie d’une petite ville de Transylvanie, le cinéaste roumain dissèque l’explosion de racisme et d’exclusion qui touche trois Sri-lankais. Un film fort teinté parfois de mystères.

Mungiu est un habitué des prix cannois. Il a déjà à son actif, une Palme d’or, un prix du scénario et un prix de la mise en scène. « Au-delà des collines » avait, de surcroit, rapporté à Cristina Flutur, en 2012, le prix d’interprétation féminine. Après le visionnage de R.M.N., on se demande si 2022 ne va pas encore enrichir son étagère de trophées.

Quelques jours avant Noël, Matthias revient d’Allemagne pour retrouver sa famille dans son village de Transylvanie. Il est en conflit avec sa femme, s’inquiète pour son fils qui a peur d’aller à l’école tout seul, renoue avec sa maitresse. Pendant ce temps, la ville, multiethnique, se retrouve percutée par l’arrivée, dans l’usine du coin, de trois boulangers Sri-lankais, ce qui va provoquer la réaction de la communauté. Et Matthias s’accroche à son fusil au cas où il ferait de mauvaises rencontres.

Le film débute sur des images choquantes, d’un abattoir, et, inquiétantes, d’un enfant effrayé et fuyant. Immédiatement, Mungiu joue de la violence et des inquiétudes qui vont secouer les personnages. Non sans mystères parfois. Ainsi donc, le fils de Matthias fait des mauvaises rencontres dans la forêt mais jamais elles ne prendront apparence et l’on se demande si, finalement, elles ne sont pas le fruit de l’imagination d’un enfant écartelé et traumatisé par la séparation des parents. On ne pourra, par ailleurs, s’empêcher de relier son état à celui de son père et de son grand-père dont un IRM dévoilera un problème « à la tête ».

Un IRM collectif

Si le film s’appelle R.M.N. (comme I.R.M.), c’est qu’il s’acharne à scanner les problèmes qui contaminent le cerveau des protagonistes. Et le dérangement qui touche la plupart d’entre eux est la peur de l’étranger, peur qui percute les arrivants boulangers comme elle l’a fait précédemment de gitans de passage, et provoque racisme et exclusion. Bien rares seront ceux (celles souvent) qui résistent, invoquant soit humanisme, soit intérêt plus prosaïque d’entreprise.
L’on va ainsi se retrouver confrontés aux thèmes abondamment exploités par les politiques populistes car s’y ajoute le rejet de l’Union Européenne. Les habitants contestent les subventions et rappellent au Français arrivé ici pour « compter leurs ours » qu’il n’a qu’à commencer à s’occuper de « ses arabes » dans le pays touché aussi par la gangrène lepéniste.

On admirera alors la puissance d’un long plan séquence fixe qui met en lumière les fractures de cette société où tout le monde, Hongrois, Roumains ou autres, cohabitent sans s’aimer et attribuent à trois étrangers le rôle tragique de bouc émissaire. Que le maire de la ville dise que ce n’est pas bon pour le tourisme local ou que la cheffe d’entreprise rappelle qu’elle crée des emplois alors que d’autres vivent des « allocs » n’a alors guère d’importance.

Pendant tout le film, on va voir le fusil de Matthias. L’on craint souvent que ce dernier bascule du mauvais côté de la force et l’emploie pour tuer un autre, un intrus. Finalement en être simple, le personnage fera le choix de résister et de lui donner une fonction protectrice. L’idiot est probablement celui qui a le plus de raison.

Dans une scène finale crépusculaire et mystérieuse, Mungiu nous fait errer dans un monde qui a semblé basculer du côté des pulsions animales. À l’image du film, c’est âpre mais d’une puissance brute comme l’est celle de certains cauchemars humains.

Visuel : © MobraFilms

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Paul Fourier

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