Cinema

« Edmond » en avant-première au 40e Cinemed : un voyage enivrant, salué par le public

« Edmond » en avant-première au 40e Cinemed : un voyage enivrant, salué par le public

22 octobre 2018 | PAR Geoffrey Nabavian

Le récit – romancé avec fantaisie – de l’écriture et de la toute première représentation, en 1897, de la pièce de théâtre Cyrano de Bergerac : adaptant lui-même son spectacle Edmond, lauréat d’un succès extraordinaire depuis 2016, Alexis Michalik signe un film à fond historique délirant, qui se distingue par son rythme, son intelligence, sa maîtrise et ses excellents acteurs. Un film auquel on souhaite le succès national, applaudi à tout rompre par le public du 40e Festival Cinemed, qui se poursuit jusqu’au 27 octobre.

[rating=4]

Il arrive qu’au cinéma, une actrice que l’on n’attend pas impose une force tellement juste, le temps d’une scène, qu’elle suffit à nous faire pénétrer totalement dans un film un peu rebutant au départ. Au début d’Edmond, on a l’impression que le parti-pris est de faire jouer les acteurs d’une façon quelque peu emportée et expressive, façon fin XIXe siècle peut-être. Casse-gueule. Pas facile à maîtriser. Et puis arrive la scène où la célèbre Sarah Bernhardt traverse sans s’arrêter, à titre de visite surprise, l’appartement d’Edmond Rostand, dramaturge pauvre. Sarah Bernhardt, ici, a les traits de Clémentine Célarié. Au sommet de son énergie et de sa présence, délicieusement cabotine, elle s’inscrit de façon très juste dans l’univers qu’essaye d’imposer le réalisateur. La caméra la suit, en un sublime plan mobile, extravagant, expressif. Ni une ni deux : ce cocktail impose une énergie qui nous aspire dans le film, et nous fait accepter ces rues de Paris où les personnages se meuvent et s’expriment de façon emportée. Et Thomas Solivérès, qui se glisse ici dans l’habit d’Edmond Rostand, affirme tout à coup une force de jeu inattendue, et apparaît totalement crédible, avec sa fausse moustache, dans ce Paris entre éléments réels et fantaisie où tous parlent de façon un peu théâtralisée. Un monde totalement accepté par le public du 40e Cinemed (ou Festival du film méditerranéen de Montpellier), qui a réservé un tonnerre d’applaudissements au film, et à son équipe, lors de sa projection en avant-première.

Intelligence et délire

Cyrano de Bergerac, la genèse de la pièce, donc. La commande est passée par le comédien Constant Coquelin, dit Coquelin aîné (Olivier Gourmet, bouffon et démesuré), qui a loué le Théâtre de la Porte Saint-Martin, à Paris, pour un an. Et Edmond Rostand trouve le personnage à lui faire jouer, grâce à un tenancier de bar noir au caractère à toute épreuve, dans la France fin XIXe siècle (fantastique Jean-Michel Martial) : ce héros de pièce sera Savinien de Cyrano de Bergerac, militaire et écrivain français du XVIIe siècle, auteur des États et Empires de la Lune. D’autres rencontres découlent bientôt tous les éléments de l’intrigue de cette pièce : les deux hommes tentant de séduire l’héroïne ensemble, la personnalité amoureuse des mots de ladite héroïne, le siège d’Arras au quatrième acte…

Et les péripéties ne manquent pas : l’interprète de Roxane est imposée, et dans cet emploi, Maria Legault se révèle capricieuse (Mathilde Seigner est excellente, entre raideur et fantaisie). Le théâtre, sur lequel règne un Dominique Pinon impérial, est mis sans dessus-dessous lors de filages calamiteux. Avec aussi, aux manettes, deux producteurs louches, joués par les explosifs Simon Abkarian et Marc Andréoni, tous deux aussi redoutables que sympathiques. Et le désastreux fils de Coquelin doit également jouer (composition pleine de finesse d’Igor Gotesman). Les événements, réels pour certains, se trouvent changés en des situations rocambolesques et fantaisistes, qui n’oublient pas d’être intelligentes, et s’enchaînent sur un rythme parfait. Les touches d’humour restent fines, et le burlesque, bien dosé, et très fin également.

Acteurs déchaînés, et grande maîtrise

Côté acteurs, tous se lancent dans cette aventure à l’unisson. Tom Leeb s’affirme comme charismatique et très juste, dans la peau de Leonidas, comédien qui devient Christian sur scène. Et Lucie Boujenah, en habilleuse de théâtre folle des mots qui se transforme en un personnage-clé du film, livre une composition forte. Il n’y a pas jusqu’à Alexis Michalik lui-même qui ne soit excellent, dans la peau d’un Georges Feydeau prétentieux en diable. En particulier dans une scène face à Marc Citti, savoureux en réceptionniste enflammé… Et les vers extraits de la pièce sont dits avec un art délectable par ces acteurs, tous chauffés à bloc. Sans compter certains thèmes de fond, qui apparaissent très actuels.

Cette forme délirante, très intelligente au final, permet d’éviter l’écueil de la reconstitution poussiéreuse, et de faire dialoguer différentes époques. S’y ajoute un univers visuel crédible, aux effets très bien dosés. Mais par-delà les costumes somptueux et les décors, c’est surtout la mise en scène, fluide et intense, que l’on admire. Edmond produit un effet grisant. Sans doute du fait de l’énergie collective, impressionnante et juste, qui l’anime.

Edmond sortira dans les salles françaises le 9 janvier 2019.

Le 40e Cinemed se poursuit, à Montpellier, jusqu’au 27 octobre.

*

Visuels : affiche d’Edmond

Photo Olivier Gourmet © LEGENDE FILMS – EZRA – GAUMONT

Infos pratiques

A la Maison de la radio, un charmant après-midi de musique de chambre
Dans les archives de Patrice Chéreau à l’hôtel de Soubise
Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *