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CHEF D’OEUVRE  : Le dernier jour du jeûne de Simon Abkarian au Théâtre du Soleil

CHEF D’OEUVRE : Le dernier jour du jeûne de Simon Abkarian au Théâtre du Soleil

10 septembre 2018 | PAR David Rofé-Sarfati

SImon Abkarian revient dans la maison d’Ariane Mnouchkine au Théâtre du Soleil avec Le dernier jour du jeûne une pièce à la fois autobiographique et allégorique où l’auteur, acteur et metteur en scène nous transporte dans la joie pour son roman intime et ses mythes fondateurs. Sa généreuse impudeur emmène sa pièce à être l’événement de cette rentrée théâtrale. 

Le dernier jour du jeûne de Simon Abkarian est le premier épisode d’un diptyque consacré à ses souvenirs. Le deuxième épisode L’envol des cigognes retrouvera les mêmes protagonistes dix ans plus tard lors d’une guerre civile, probablement au Liban.

On le sait, Simon Abkarian est un immense acteur. Il se révèle là un homme de théâtre global et mûr. Et un auteur magnifique. Tout commence par une demande en mariage. Dans une ville d’orient non définie à l’image de cette ville du Liban où l’auteur a passé son enfance, la période du carême va bientôt s’achever, le dimanche des Rameaux est en vue. Les familles pourront à nouveau cuisiner de la viande et festoyer. Le boucher reprend du service tandis que deux familles vont lancer les préparatifs du mariage qui unira leurs familles. Comme chez Tchekhov cette demande en mariage s’accompagne de conflits, de querelles, de chamailleries et rancœurs. De joie de vivre aussi. Comme chez le russe, l’intrigue est plongée dans un amour joyeusement circulant entre les personnages. La Méditerranée en plus.

L’intrigue est aussi un entrelacement de récits. Nous suivrons l’attente obstinée d’une Penelope abandonnée par son Ulysse, une enquête policière menée par les femmes du village, un veuf désespéré sombrant dans l’innommable et un très poétique coup de foudre. À chaque fois dans une catharsis collective et tribale.

En premier lieu, il y a le texte. Il est magnifique, prolixe et dense embrassant Albert Cohen ou Pagnol, épousant l’âme slave, arménienne, orientale. Il est orné d’aphorismes, de proverbes arabes, de préceptes philosophiques, d’humour d’autodérision. Il est embelli d’une grammaire et de métaphores poétiques. Le texte écrit par Simon Abkarian est une oeuvre littéraire forte.

Ensuite il y a le casting. Chaque comédien est un monstre de talent : Simon Abkarian qui sait tout dire sans prononcer un mot. Ariane Ascaride qui se transforme en fée lorsqu’elle danse. David Ayala au jeu fin et puissant; Chloé Rejon la Nora de Brauschweig,  Marie Fabre forte et à fleur de peau, et aussi Pauline Caupenne, Assaad Bouab (sacré acteur) , Igor Skreblin, Océane Mozas, Catherine Schaub-Abkarian (elle compose un savoureux et inoubliable personnage) Délia Espinat-Dief. Chaque comédien dans une proximité avec la farce déploie une force comique admirable sans chuter dans la clownerie. Chaque personnage est multiple, haut en couleur, pittoresque et proche car terriblement attachant. Ils honorent le texte de Abkarian par une couleur de jeu aigre douce. Enfin il y a le geste dramatique fait d’une scénographie épurée et contemporaine, d’un rythme soutenu et d’une bande-son enthousiasmante mélant rock, pop, soul, musique arabe et valses slaves.

Ajoutons surtout que la pièce est un discours puissant et universel. Simon Abkarian nous installe sur les coordonnées exactes de la pliure entre orient et occident. Sa pièce est un coup de foudre entre Orient et Occident à l’instar de la romance entre Sophia et l’étranger Xenos. En orient, le patriarcat est une prison; il est le terreau de l’asservissement de la femme et plus loin du viol. Le clanisme et la doctrine de la primauté de l’honneur sur la vie sont le vecteur de la répétition à l’infini d’un cycle de violence. L’individu souffre du collectif. En Orient l’ego n’existe pas puisqu’on peut le tuer, explique Ascaride. Orient-Occident s’affrontent là, cependant que chacun apprendra de l’autre car l’ego est aussi cet amour propre dont il est de chaque côté de la Méditerranée le déchet.

Le dernier jour du jeûne est une pièce drôle et joyeuse. une oeuvre merveilleuse et intense à ne pas manquer. Le public sort émerveillé et joyeux. Il faut aider les morts à être morts, proclame Ariane Ascaride. La pièce est l’oeuvre intelligente d’un homme précieux, Simon Abkarian qui, ultime et généreuse impudeur, nous aura ouvert un coeur nostalgique.

Le Dernier Jour du jeûne
est le premier mouvement de
AU-DELÀ DES TÉNÈBRES
Un diptyque de Simon Abkarian
Les deux spectacles en intégrale
le samedi à 16h
le dimanche à 13h
Le Dernier Jour du jeûne
les mercredis 5 et 19 septembre
tous les vendredis
L’Envol des cigognes
les mercredis 12 et 26 septembre
les mercredis 3 et 10 octobre
tous les jeudis

Crédit Photos AntoineAgoudjia

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

One thought on “CHEF D’OEUVRE : Le dernier jour du jeûne de Simon Abkarian au Théâtre du Soleil”

Commentaire(s)

  • Une pièce de théâtre qui s’annonce prometteuse effectivement. Cette tragi-comédie présentée comme féministe, humaniste et rebelle est à voir sans nul doute. Le casting des comédiens est intéressant également. De mon côté j’espère déjà les prolongations car la mi octobre arrive vite…

    septembre 11, 2018 at 14 h 46 min

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