Cinema

Édgar Ramírez : « A un moment donné, Carlos est devenu sa propre cause »

06 juillet 2010 | PAR Yaël Hirsch

Découvert dans Punto y Raya d’Elia Schneider par Tony Scott qui lui a donné le rôle de Choco dans « Domino » (2002), Edgar Ramirez a travaillé avec Paul Greengrass (« La vengeance dans la peau ») et Steven Soderbergh (« Che ») avant d’incarner pour Olivier Assayas le rôle de Illich Ramirez Sanchez, alias « Carlos ». L’acteur partage plus que son nom, Ramirez, avec son personnage : Vénézuélien comme « Le Chacal », il parle parfaitement plusieurs langues que parlait Carlos dont le Français, qu’il maîtrise parfaitement. La comparaison s’arrête là, et jouer Carlos a été un challenge à la fois fantastique et éprouvant. En effet, si Edgar Ramirez est prêt à prendre de grands risques pour son métier, dans la vie, le talentueux comédien a une conception très clairs des choix politiques qu’on peut et ne peut pas faire.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler avec Olivier Assayas?
On pourrait rester des heures à parler d’Olivier. Je crois qu’Olivier est un metteur en scène qui a une vraie fascination pour la condition humaine. Il approche de la manière la plus profonde les histoires qui semblent être les plus simples. Olivier sait embrasser toutes les contradictions de la nature humaine et cela m’a attiré tout de suite. L’anecdote par exemple de «Clean» est une femme qui veut reprendre sa vie et part à la recherche de son fils pour revenir en arrière. Dans cette histoire très simple, Olivier a eu la capacité d’explorer et de trouver des éléments très intimes et très complexes de la condition humaine. C’est ça qui me touche beaucoup. Et quand j’ai reçu le scenario de Carlos, j’étais très ému parce que c’était un scénario qui venait d’Olivier Assayas. Et après l’avoir lu, j’étais convaincu. Je suis venu en France pour rencontrer Olivier et la connexion a été immédiate. Nous voulions travailler ensemble tout de suite.

Carlos était-il très connu au Venezuela ?
Oui, mais pas plus que ça. On le connaît peut-être un peu plus depuis le film. Mais Carlos était plus connu en Europe qu’en Amérique latine, car il a vécu toute sa vie en Europe et au Moyen-Orient. De toute manière je crois que la connaissance que les gens ont de Carlos est toujours très générale. Elle tourne autour du mythe du personnage. Le Carlos «historique» est un homme de guerre. Donc il est déjà un personnage, une légende, un mythe. On a entendu beaucoup de versions et d’interprétations sur lui, dans de  nombreux livres et  films. A un moment donné, Carlos est devenu un élément de pop culture ; il est devenu une partie de l’imaginaire collectif de la Guerre froide. Mais personne ne sait vraiment qui était ce Carlos. C’était un terroriste, le « chacal », un homme qui a mis des bombes ici ou là, l’homme aux milles visages, le roi du déguisement… Mais on ne se demandait pas vraiment qui était l’être humain. Et Carlos est un mythe parce que la conception qu’on avait de lui a longtemps été très manichéenne : le terroriste ou le révolutionnaire, l’internationaliste ou le monstre, l’assassin ou le héros. Dans le film on a essayé d’aller chercher derrière ce mythe.

Qu’est ce qui a été le plus dur pour le rôle : les conditions physiques (Edgar Ramirez a pris 30 kg en trois semaines pour jouer la dernière partie du film ndlr) ou les difficultés morales et psychologiques d’incarner un terroriste?
Le plus dur a été  la transformation psychologique et morale. Mais, en fait, la transformation physique est une conséquence de la transformation morale. la transformation physique dans le film est une métaphore, une expression de la dégradation idéologique et émotionnelle de Carlos. C’est pourquoi la transformation physique était une condition sine qua non pour jouer Carlos. Pour moi,en tant qu’Edgar, si la défense d’une revendication politique ou idéologique implique le sacrifice de victimes innocentes. Je trace une ligne et je n’accepte pas les théories de la violence de Carlos. Mais en tant qu’acteur et comédien pour jouer un rôle comme Carlos, j’ai du me battre avec cette idée pour l’embrasser et la faire mienne. C’était un processus douloureux et nécessaire pour mettre mon métier au service de mon personnage et pas dans le sens inverse. Mon métier de comédien me force à me mettre au service de mon personnage, je ne peux pas lui imposer ni mes idées ni mes conceptions du monde. C’est un processus dur, mais nécessaire. C’est pour cela qu’on choisit l’interprétation comme un chemin de vie. Dans mon cas personnel, j’ai choisi de devenir comédien pour approfondir ma connaissance de la condition humaine, mais de manière poétique.

Qu’avez-vous appris en incarnant Carlos?
Les actes les plus monstrueux et les gestes les plus tendres peuvent coexister dans un équilibre parfait dans le comportement d’une personne: la lumière et l’obscurité, le grotesque et le sublime. Chez le Carlos d’Assayas, la lumière c’est la joie de vivre du personnage. Même au bord de la débâcle, il a le moral. Son insolence, son charisme, son attitude toujours effrontée, hautaine et déterminée, l’amour pour sa famille, l’envie de jouer avec sa fille, sont autant de rayons de lumière que j’ai trouvés dans Carlos.

Et que croyez-vous que le public puisse apprendre du personnage?
Carlos appartient à une génération qui a fait le passage de la théorie révolutionnaire à l’action militaire. Carlos en tant que personnage parle dans le film sur la lutte entre la volonté de changer le monde et les ambitions individuelles, dont l’obsession d’avoir une place dans l’histoire. Et je crois que maintenant, après près de 50 ans, on a la perspective historique pour analyser pourquoi ces rêves de révolution n’ont pas réussi. Pour nous, c’est plus une dramatique, une histoire humaine, une histoire de choix. Quelles sont les conséquences de tes choix dans la vie. Carlos, c’est aussi une métaphore de dilemme entre l’idéalisme et l’individualisme, entre la passion et le fanatisme, entre l’utopie et la survivance. Dans chaque mouvement social, politique, ou artistique, à un moment donné, les ambitions individuelles surpassent le processus. Et je crois qu’à un moment donné Carlos est devenu sa propre cause. Et c’est très intéressant, parce que tout ça dans le film est lié par l’amour, l’avarice, le sexe, le pouvoir, la peur, qui sont tous des éléments qui nous interpellent. D’une façon très particulière c’est un film très classique parce qu’il parle aussi d’éléments très humains, et présents dans l’histoire dramatique du monde.

Pour vos prochains rôles, avez-vous des projets de personnages plus légers?
Peut-être, mais je ne conduis pas ma carrière comme une check-list. Je n’ai pas besoin d’alterner des personnages différents. Je me laisse surprendre, je veux laisser faire le hasard, le destin. Je ne veux pas me dépêcher de choisir quelque chose. Je veux attendre une histoire et un personnages qui m’interpellent.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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