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Deauville, jour 2 : Harvey Keitel philosophe et Jason Bourne en blockbuster du Samedi soir

Deauville, jour 2 : Harvey Keitel philosophe et Jason Bourne en blockbuster du Samedi soir

02 septembre 2012 | PAR Yaël Hirsch

Journée grise, humide et vent vivifiant pour ce samedi plein de festival américain. Le week-end a commencé en beauté avec la conférence de presse d’un Harvey Keitel d’une modestie quasi-mystique, avant de se poursuivre dans l’indie avec la projection de « For Ellen » de So Yong Kim qui suit très très lentement les états d’âme de Paul Dano en bad boy aux instincts paternels soudainement prononcés. L’après-midi a été illuminé par la comédie légère et sucrée de Lynn Shelton, « Your Sister’s sister » qui réveille les vieux démons du trio amoureux avec grâce. En fin de journée, plongée dans la vulgarité avec la première de l’ordinaire comédie nuptiale de Leslye Headland, « Bachelorette« . Enfin, ce samedi normand a été marqué par le strass et le glamour du très hollywoodien « Jason Bourne l’héritage » en présence de l’équipe du film, dont la jolie Rachel Weisz. Après l’action, les bulles : fin de soirée festive pour l’équipe de Toute La Culture qui s’est glissée à la soirée donnée par le président du groupe Barrière au sublime Hôtel Royal. Enfin, petit tour à la Villa Cartier où ont lieu les soirées exclusives du Festival…

 

9h30, c’est sous quelques gouttelettes fines de pluie que l’on attend l’arrivée d’Harvey Keitel dans le salle de conférence de presse du Festival. L’un des très jolis avantages de Deauville est d’ouvrir cette salle au public, une fois que les journalistes ont rempli leurs sièges. Pour Keitel, de nombreux fans avec stylos prêts pour l’autographe étaient donc présents. A 10h10, le grand  homme entre en piste sous des tonnerres d’applaudissements. Les questions ont beaucoup tourné autour de ce qui inspire et motive le comédien. Keitel a insisté sur la nouveauté qu’apporte chaque matin ou chaque phrase, et l’énergie que donne l’ouverture nécessaire pour embrasser cette nouveauté. Sauf, bien sûr, quand c’est le démon du besoin d’argent qui dicte le sens de la marche. Mais même là, que les diables aient des estomacs à nourrir est source de création et c’est bien. Question création, Harvey Keitel a repris le journaliste qui lui a demandé ce que cela lui apportait de travailler avec de « jeunes » talents. Ce sont tous les talents – et pas seulement les jeunes- qui intéressent l’ancien élève de l’Actor’s studio. Bresson, Scorcese, Tavernier (le premier réalisateur européen avec lequel il ait travaillé) ou Angelopoulos (qu’il a cité deux fois pour dire également combien sa mort a été terrible) lui ont tous apporté énormément. Et ce qu’il voit en commun chez ces cinéastes, aussi divers soient leurs visions du 7ème art, c’est un désir de mieux comprendre l’existence et de partager leur questionnement.  Ce sont eux qui lui ont donné la force, alors qu’il n’était pas de leur monde, de traverser le Brooklyn bridge pour suivre des cours d’art dramatique à Manhattan. Après avoir répété que finalement tout était neuf -y compris les promesses de son fils de huit ans d’être sage – et que  rien ne se répétait jamais à l’identique, même la vingt-neuvième prise, Harvey Keitel a fini sa conférence dans un élan de modestie quasi-mystique qu’il couvait depuis son entrée en scène : il se trouve qu’il a réussi comme acteur, mais ne mérite en rien la place sur l’estrade, tous devraient échanger leurs points de vue sur un pied d’égalité. Égalité si préoccupante, que l’acteur a veillé à ce qu’autant de femmes que d’hommes lui posent des questions. En accord avec ce discours égalitaire, c’est donc avec joie et générosité que Harvey Keitel a rencontré son public et signé des autographes en fin de conférence…

Après le déjeuner, le remplaçant de Matt Damon dans Jason Bourne, Jeremy Renner, et Rachel Weisz ont attiré un très large public et soufflé le chaud sur l’ambiance du festival jusque-là un peu embué. Une touche d’adrénaline nécessaire, malgré le caractère banal des questions et des réponses.

A 14h30, So Yong Kim et son acteur Paul Dano, à l’affiche de deux films en compétition et célébré comme meilleur espoir du nouvel hollywood par le 38ème festival de Deauville étaient venus présenter brièvement « For Ellen ». La réalisatrice s’est dite stressée,  son acteur principal, pas. C’est elle qui avait raison. Lent jusqu’à la caricature, « For Ellen » alterne avec une lourdeur infinie les plans zens sur le paysage enneigé où les personnages évoluent et gros plans hachés d’ un Paul Dano en rocker ridicule (ongles noirs et bouc passé au mascara). L’alternance nature impassible et mouvements pénibles pour stabyloter le tumulte spirituel du personnage principal était à la limite de l’insupportable. Les zooms de profil sur l’acné du jeune espoir pas forcément appétissant et les dialogues invraisemblables qui transformaient sa fille de 5 ans en avatar de Françoise Dolto ont eu raison de la sympathie du public qui a a décroché.

 

La jolie surprise de la journée a été dévoilée en milieu d’après-midi. Le trio imaginé par la talentueuse Lynn Shelton dans « My Sister’s Sister », mené par une Emily Blunt enivrante de fraîcheur était un véritable délice. L’histoire est celle d’un jeune-homme (interprété par un homme aux poignées d’amour très sexy, Mark Duplass) qui n’arrive pas à faire le deuil de son frère. Sa meilleure amie (Emily Blunt), lui prescrit un remède : une semaine seul dans une maison familiale isolée sur une île. Elle lui donne les clés et l’envoie à vélo. Mais la bonne amie ne sait pas que sa sœur (Rosemarie Dewitt) est déjà dans la place pour mûrir sa rupture d’une liaison de 7 ans avec sa petite amie. La téquila aidant, l’hétéro endeuillé et la gay esseulée finissent la nuit ensemble. Mais le lendemain matin, surprise ! La petite sœur débarque et les deux Robinsons se demandent s’il ne faut pas tout lui cacher… Rythme parfait, plans emplis de tendresse, romantique mais pas cucul, sensuel mais pas sexuel, « My Sister’s Sister » a fait rire le public par ses excellents dialogues et ses situations loufoques jamais forcées. Une belle revisite du trio amoureux à la lumière du lac où Narcisse a vu son reflet et notre coup de cœur du festival jusqu’ici. Seul ombre au tableau : seule la jolie réalisatrice était dans la salle, pas d’Emily Blunt, donc pour apporter une touche de posh british au festival.

Nous n’épiloguerons pas sur le tragique « Bachelorette » de Leslye Headland qu’une Kirsten Dunst éteinte ne parvient pas à sauver. Résumé qui brille par son originalité : la « grosse » copine de lycée épouse Mr perfect avec le bon porte-monnaie. Les trois filles populaires du lycée sont ses témoins. Mortes de jalousie, elles font n’importe quoi… Le mariage va-t-il capoter? Non seulement ce film accumule les pastiches ratés et les déjà vus, non seulement il est si mal éclairé qu’on a l’impression que les trois actrices ont la variole, mais en plus il est gratuitement vulgaire, multipliant les dicours sexuels gras à la « American Pie » sans motif. Un gros gros flop.

Comme prévu, le tapis rouge était sexy ce soir. Malgré le fashion faux-pas de Rachel Weisz – qui portait une robe informe en voilettes blanches comme si elle s’était échappée du mariage prévu dans « Bachelorette » et qui souffrait du syndrome khôl et vermillon dignes d’un camion volé – c’était fort sympathique d’avoir de beaux acteurs de blockbuster sur la scène. Et puis il a été très sympathique d’entendre  Tony Gilroy rappeler qu’il était venu à Deauville pour la première fois pour Indiana Jones, il y a 31 ans, et vanter le CID comme la meilleure salle au  monde pour voir des films (Nous sommes bien d’accord, le moelleux des  sièges et la largeur géniale de l’écran, la température modérée et l’espace pour étendre les jambes n’ont pas leur pareil, à notre connaissance).  Sinon Jason Bourne sans Matt Damon et sans Paul Greengrass, ça donne quoi ? Un long film d’action pour mec, sans bisou ni rien, qui consterne par ses dialogues, le jeu ampoulé de Edward Norton en méchant patenté. Mais un film qui remplit son contrat comme un  bon prestataire : efficace au niveau des cascades, des paysages et même de l’intrigue, finalement tout à fait dans la ligne Ludlum. Le film est également rédimé par une grande scène d’action de motos à Manille, tout simplement ébouriffante. Quant au jeune Jeremy Renner, il est tout à fait excellent et même parfois un peu plus malicieux que Matt Damon.

Tapis rouge, petits mots et près de 2:30 de film, il est 23h quand les spectateurs sortent du CID, à la fois ravis et sonnés comme après un blockbuster du samedi soir. Il est temps de chausser les talons hauts de s’inventer un look vraiment trendy et de se glisser à LA soirée du week-end à l’hôtel Royal. Dans les salons rouges et or du palace Barrière, il y a en effet un buffet des mille et une nuits, avec de la musique live et un accès au jardin demeuré ouvert. Tous les people français de Deauville y sont : les jurés (Sandrine Bonnaire, Frédéric Beigbeder, Alice Taglioni, Anaïs Demoustier), tout canal + (Daphné Burki, Ariane Massenet, Bruce Toussaint), mais aussi PPDA, Isild Le Besco ou Elie Semoun. Une très très belle fête d’un chic fou que les convives quittent entre minuit et demi et une heure pour se rendre dans la Villa Cartier voisine où de grands canapés rouges, plus de musique live et un dancefloor irrésistible les attendent. Quand on marche le long de la mer, tard dans la nuit, le brouillard semble s’être dissipé et les étoiles brillent sur le Festival Américain de Deauville comme autant de promesses des belles choses à venir…

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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