Cinema

Mostra de Venise Ep. 3 : Amos Gitaï, Ulrich Seidl et la révolution égyptienne

01 septembre 2012 | PAR Raphael Clairefond

31 août 2012. Les queues à l’entrée des salles gonflent à vue d’oeil, et les italiennes sont presque aussi belles qu’au cinéma, mais le festival n’est toujours pas rentré dans le vif du sujet. Alors que les grosses écuries entrent en jeu le lendemain et le surlendemain (Anderson-Malick, le Real-Barca vénitien), c’est un peu le tour préliminaire qui s’achève. Place, donc, aux outsiders. Un film-essai d’Amos Gitaï, une vilaine chose autrichienne et un film sur la révolution égyptienne : c’était encore la dolce vita sur le Lido.

Le film du jour : The Winter of discontent d’Ibrahim El Batout

 

Un homme dans la foule

Après un certain nombre de déceptions, le documentaire de Spike Lee sur Michael Jackson et la genèse de Bad, version longue présentée hors-compétition, avant la diffusion TV d’un montage plus court, avait de quoi attirer le chaland. D’après les premiers échos, le film enchaîne les témoignages comme des perles et devrait ravir les nombreux fans. En revanche, inutile d’y chercher la patte du cinéaste. Hélas, on ne pourra vous en dire plus pour cause de salle comble. On attendra comme tout le monde qu’il leake sur Pirate Bay.

Toujours est-il que ce revers aura été l’occasion de forcer notre curiosité en allant voir The Winter of discontent. Nouvelle tentative de raconter la révolution égyptienne, le film retrace le cours des événements à travers le sort de trois personnages : un militant technophile qui envoie des vidéos sur Youtube, une présentatrice TV prenant conscience de « travailler pour l’ennemi » et un chef de la sécurité intérieure pas très sympathique. Nulle dramatisation excessive, peu d’envolées lyriques, encore moins de discours didactique qui l’aurait fait passer pour un docu-fiction télévisuel… Le film tire patiemment ses trois fils narratifs qu’il entrelace avec tact et souplesse quitte à nous laisser un peu perdus dans le premier tiers. Ibrahim El Batout  (ancien documentariste et reporter de guerre) prend son temps pour déployer ses enjeux sans trop se soucier du suspense, et c’est tant mieux.

On apprendra rien de « révolutionnaire » sur les événements, évidemment : le chef de la sécurité prend les manifestants pour des sales gosses qui ne savent pas ce qu’ils font, le militant subit torture et interrogatoire sans rien céder, le journaliste star impose à la jeune première un ton rassurant et ne veut rien révéler de ce qui se passe dans la rue… Rien que le spectateur occidental ne puisse imaginer du fond de son canapé en somme, mais l’articulation entre pouvoir, médias et internet est habilement décortiquée.

 

Revolution will not be televised

 

L’essentiel des manifestations est tenu hors-champ (pas grave, on les a vues à la TV). Seule la rumeur de la foule et quelques slogans se font entendre. Dans un style visuel racé et tendu digne d’un bon polar américain, le cinéaste esquisse par petites touches le portrait d’un pays à ce moment charnière de son histoire où tout le monde, de la mère de famille au grand-père, prend conscience de la nécessité de participer à la « fête ».

The Winter of discontent, soit en français « l’hiver du mécontentement » (titre emprunté aux grèves de 78-79 en Grande-Bretagne), prend le contre-pied de la formule consacrée « le printemps arabe » pour se concentrer sur la montée en puissance du mouvement. Quelques mois plus tôt à Cannes, Youri Nasrallah avait fait le choix de filmer « Après la Bataille ». L’idée n’était pas idiote : montrer les premières désillusions, les blessures d’une société qui ne peut pas tout changer en quelques mois, mais son esquisse de romance entre une jeune publicitaire devenue militante et un pauvre cavalier embrigadé contre son gré dans la répression de la place Tahrir peinait à s’extirper des stéréotypes sociaux-économiques endossés par les personnages.

Avec The Winter of discontent, finalement, on gagne en efficacité ce qu’on perd peut-être en complexité socio-politique. Cela ne l’empêche pas de faire honneur à la section dans laquelle il est programmé : Orizzonti. Et puis, pour tout savoir des rivalités de partis et des dessous de l’événement, on pourra toujours relire les articles du Monde Diplomatique ou de Courrier International, n’est-ce pas.

 

Lullaby to my father d’Amos Gitaï

 

Amos Gitaï a dévoilé hors-compétition son film-essai sur son père, Munio, célèbre architecte issu du Bauhaus. Mêlant témoignages documentaires et scènes de fiction très théâtrales (avec en prime la voix chevrottante de Jeanne Moreau pour lire quelques lettres), il retrace le parcours de cet homme qui a fuit le nazisme en Suisse puis en Israël. Difficile de s’emparer de ce montage expérimental de séquences dont on peine à recoller les morceaux, surtout quand on ne sait rien du papa en question. Comment penser simultanément la petite histoire et la grande, un discours sur la géométrie architecturale et le rapport du père au nazisme ?

Et puis, surtout, il s’en dégage une solennité, un assommant esprit de sérieux typique de ce genre de « devoir de mémoire familial » et qui n’aura rien provoqué d’autre chez nous qu’une vilaine crise de somnolence actant notre incompréhension quasi-totale des intentions du vénérable cinéaste.

Paradise : Faith d’Ulrich Seidl

 

Sea, sex & sun

Le « gros morceau » de la compet’, c’était bien le deuxième volet de la trilogie « Paradise » de l’autrichien Ulrich Seidl. Le premier épisode (« Love ») portait sur une allemande obèse et mature partant faire du tourisme sexuel en Afrique et avait déjà suscité malaise et mépris à Cannes il y a quelques mois. Mais après un certain nombre de films mous du genou, on se réjouissait presque d’aller endurer 2h de provocation austère et de dolorisme christique comme seuls nos amis autrichiens en sont capables.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que Seidl a été à la hauteur de nos « attentes ». Son héroïne est cette fois une amoureuse de Dieu, infirmière en radiologie (prétexte à montrer quelques vieux corps nus et/ou obèses pour le plaisir), menant apparemment une vie de vieille fille dévote, partageant ses vacances entre prosélytisme, séances de prière en groupe, auto-flagellation et port du silice façon Da Vinci Code. Sans surprise, la mise en scène froide et austère est au diapason de ce quotidien qui respire la joie de vivre. Plans fixes millimétrés et 1 crucifix/plan, voilà pour le cahier des charges.

Contrairement aux apparences, cette chronique monastique au premier abord se teinte d’un comique grinçant quand cette femme décide de prêcher la bonne parole en H.L.M et se heurte à l’incompréhension voire au mépris amusé de ceux qui se font assez chier dans leur appartement pour accepter de la laisser rentrer. Cerise sur le gâteau, elle tombe un soir, horrifiée, sur une orgie dans un parc la nuit en rentrant à la maison. Une constante : les corps sont toujours aussi vieux et laids. On pense alors que Seidl ne lâchera pas ce sacerdoce sadien, du genre « les infortunes de la vertu en Autriche », chaque nouvelle scène valant comme une nouvelle mise à l’épreuve de la foi du personnage.

 

"Jésus, revient, Jéééésus revient..."

 

Hélas, tout se gâte quand débarque comme un cheveu sur la soupe son mari, musulman, vieux et alcoolique, de retour après un accident qui l’a laissé paraplégique (tant qu’à faire). Leurs retrouvailles réservent encore quelques scènes sarcastiques qui fonctionnent bien (elle, vaporisant de l’eau bénite sur ses chaussettes ; lui, décrochant les crucifix à l’aide d’une canne…). En forçant l’interprétation, on y verra la métaphore d’une cohabitation forcée et explosive entre l’Autriche traditionnelle et l’immigration maghrébine (on sait quelle place centrale occupe l’extrême-droite ces dernières années là-bas), mais franchement, on assiste surtout à une surenchère dans le sordide jusqu’au grotesque le plus repoussant, celui qui nous passe tout a fait l’envie de rire sur la fin. Dommage qu’entre le sarcastique Dr Ulrich et le sadique Mister Seidl, le dernier finisse par l’emporter.

Apparemment, le dernier volet devrait traiter d’une adolescente obèse amoureuse d’un bonhomme de quarante ans : can’t wait !

Crédits photo : http://winterofdiscontentthefilm.com/

Elle s’appelle Ruby, la nouvelle comédie des réalisateurs de Little Miss Sunshine
Deauville, jour 2 : Harvey Keitel philosophe et Jason Bourne en blockbuster du Samedi soir
Raphael Clairefond

One thought on “Mostra de Venise Ep. 3 : Amos Gitaï, Ulrich Seidl et la révolution égyptienne”

Commentaire(s)

    Publier un commentaire

    Votre adresse email ne sera pas publiée.

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *