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[Critique] Tango Negro, les racines noires du tango, une histoire occultée

[Critique] Tango Negro, les racines noires du tango, une histoire occultée

25 octobre 2013 | PAR Olivia Leboyer

 

C’est Juan Carlos Caceres qui, le premier, a parlé des racines noires du tango. En Argentine, la traite des Noirs est une réalité historique très largement passée sous silence. Et le tango est l’emblème de Buenos Aires. Pour Dom Pedro, le réalisateur de Tango Negro, rappeler l’influence des Noirs sur cette musique est à la fois symbolique et salutaire.

Pour le programme complet du Festival Paris Banlieues Tango : www.festival-paris-banlieues-tango.fr

Le Festival Paris-Banlieue Tango nous proposait, le mercredi 24 octobre au Cinéma La Clef, une belle soirée consacrée à l’influence de la musique noire sur le tango. Au programme, un documentaire, Tango Negro, et un concert du maître, Juan Carlos Caceres en personne. L’ordre des festivités a été inversé, et nous avons commencé la soirée directement avec Caceres, pour une heure de tango souriant et endiablé. Avec gentillesse et décontraction, Juan Carlos Caceres et le guitariste Hugo Diaz Cardenas nous ont régalés de tangos et de milongas vifs et pleins de douceur. Par moments, les deux musiciens ont chanté, des paroles apaisantes et mélancoliques, « Ma douce poupée chérie / Dans tes bras je danserai / Toute la nuit » (en français).

Acclamés avec chaleur, Juan Carlos Caceres et Hugo Diaz Cardenas ont laissé la place à l’écran déroulant, pour le documentaire Tango Negro du réalisateur angolais Dom Pedro. Précisément, Carceres est au cœur de ce film, qui nous révèle que le tango possède des racines noires. Cette réalité historique a été longtemps occultée. Dom Pedro, venu présenter le documentaire, nous enjoint de rétablir cette vérité si peu connue. Oui, il y a eu une très forte présence d’esclaves noirs en Argentine. Venus par Rio de la Plata, ils étaient même près de 12 millions. Utilisés comme chair à canon, exterminés, réduits à une vie misérable, ils ont peu à peu disparu. Les Argentins d’aujourd’hui ignorent très largement ce pan de l’Histoire.

Or, dans la rythmique du Candombe, certains musicologues reconnaissent une nette influence africaine. Juan Carlos Caceres en a la ferme conviction. En une heure et demie, nous voyageons, captivés, entre Buenos Aires et Montevideo (Uruguay), pour écouter un grand nombre de témoignages : des musiciens ou musicologues blancs, affirmant leur reconnaissance envers les Noirs : les racines noires constituent, selon l’un d’eux, « l’effervescence, l’âme, l’esprit du tango » ; des Noirs, rappelant ce paradoxe : il fut un temps où le Candombe, dans l’esprit des Argentins, était associé au vagabondage. Cette musique les Argentins s’en disent aujourd’hui fiers. Reconnaître l’influence des Noirs sur le tango serait symboliquement très important. Le témoignage d’une habitante noire de Buenos Aires, présidente d’une association pour la reconnaissance des Noirs, a quelque chose de frappant : « un Noir, à Buenos Aires, paraît au premier abord un étranger. On lui demande spontanément d’où il vient, de Cuba ? d’Uruguay ? Mais non, d’Argentine, répond la femme, avec un sourire un peu amer, nous étions nombreux, auparavant. Puis, de moins en moins, jusqu’à devenir invisibles. Les quelques Noirs argentins se sont d’ailleurs, bien souvent, mariés avec des personnes à la peau blanche, si bien que les particularités physiques ont fini par s’estomper. Parmi mes petits-enfants, il y en a un qui est même tout blanc. Mais, lance-t-elle avec humour, si vous observez bien les Blancs dans la rue, vous en verrez beaucoup qui ont un visage de Noir…! ».

Cette autre femme, directrice d’une maison de la culture, souligne que le tango est une musique sensuelle, qui invite au rapprochement des corps. Une musique douce et poignante, qui porte en elle trois grandes tristesses : la tristesse de l’immigrant, la tristesse du gaucho et la tristesse de l’esclave noir.

Si le tango, fruit d’un long métissage bariolé, s’est enrichi d’influences diverses (espagnoles, italiennes, françaises, juives), il est essentiel de garder en mémoire les racines noires de cette musique.

Tango Negro, de Dom Pedro, France, VOSTF, 1h30, 2013.

Visuels: affiche et photo officielles du film Tango Negro

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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