Cinema
[Critique] « Serena » : un mélo où la patte Susanne Bier est trop rare

[Critique] « Serena » : un mélo où la patte Susanne Bier est trop rare

06 novembre 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

Symbolique ou premier degré, ce film américain réalisé par la talentueuse cinéaste danoise ? Un peu des deux. Ce qui est sûr, c’est qu’il finit par laisser indifférent. La faute à une forme qui ne parvient pas à transmettre la dureté de l’histoire contée. Un troisième face-à-face Cooper/Lawrence bien trop bridé.

[rating=2]

Serena 2Des montagnes où les nuages viennent s’échouer. Un homme pensif et fier, debout face à la dureté de son travail. Un sommet dont il veut raser tous les arbres… La beauté du cadre nous fascine, tout d’abord. Et puis, une scène vient rompre brutalement ce calme apparent : une locomotive qui manque d’écraser un ouvrier, tombé sur les rails avec un tronc sur lui… Susanne Bier, spécialiste de la violence qui couve sous le quotidien, apparaît apte à nous raconter avec passion cette histoire. Celle de George Pemberton (Bradley Cooper), engagé dans une lutte avec cette nature, aux Etats-Unis, en 1929, avec pour soldats les ouvriers de son entreprise de bois.

Sa rencontre avec une femme, Serena (Jennifer Lawrence), qui l’accompagnera dans son projet, le mènera en réalité à sa perte. Après la vision du film, on pourra se rendre compte que Serena, sauvageonne élevée parmi les bûcherons, symbolise en fait la nature. Elle est celle qui dresse les aigles, et entraîne les ouvriers à couper les troncs au bon endroit. Celle qui réveillera les instincts, les plus divers, de tous les collaborateurs de George (dont Galloway, sublimement joué par Rhys Ifans). Elle fera inconsciemment échouer les projets de son mari, dépassé par les forces naturelles. Tous ces éléments s’imbriquent bien. Mais la forme du film, tentant d’atteindre à la flamboyance, les dessert. Car elle fige l’action dans le réalisme, et le romanesque. Et l’on ne voit jamais, du même coup, cette sauvagerie portée par Serena à l’œuvre. On ne ressent pas ses ravages.

Elle semble anachronique, cette forme. A l’âge d’or du mélodrame, elle misait sur le psychologique, ou sur le symbolique. Susanne Bier, elle, est une cinéaste de l’instinct, du sentiment brut. Qui ne s’embarrasse pas d’explications. On aurait voulu la ressentir, Serena. Et ne pas chercher à s’expliquer ses agissements. Ici, du même coup, on trouve que son personnage manque de développement. Et l’évolution des autres protagonistes semble relever de la mécanique scénaristique pure. Les scènes intenses, captées par une technique aiguisée comme un scalpel, sont trop rares. Les deux stars ont-elles nécessité un traitement lisse, bridant la réalisatrice ? Dommage. Car en fin de compte, si Bradley Coooper fait son boulot, mais sans génie, Jennifer Lawrence se donne à fond. Mais vainement : on ne ressent pas son personnage, et on ne la comprend pas non plus…

Serena, un film de Susanne Bier, d’après le roman de Ron Rash. Avec Jennifer Lawrence, Bradley Cooper, Rhys Ifans, David Dencik, Toby Jones, Ana Ularu, Sean Harris, Kim Bodnia. Drame américain. Durée : 1h45. Sortie le 12 novembre.

Visuels : © StudioCanal GmbH

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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