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[Cannes 2021, Cannes Première] In front of your face : délectable rêve plein de noeuds tissé par Hong Sang-soo

[Cannes 2021, Cannes Première] In front of your face : délectable rêve plein de noeuds tissé par Hong Sang-soo

26 juillet 2021 | PAR Geoffrey Nabavian

Armé d’une forme plus sobre que jamais, le maître sud-coréen s’échine à faire émerger les sentiments d’une femme en déroute et signe un film d’amour triste vraiment poignant.

On le sait, Hong Sang-soo est l’un des cinéastes-maîtres de la sobriété. On le connaît, il aime aussi à effectuer des zooms très directs, à faire soudainement foncer son objectif sur les hommes et femmes qu’il invite dans ses plans. Dans son nouveau film, on retrouve cependant peu cette donnée-là : si In front of your face est, comme très souvent, tissé de longues conversations avec alcool bu à foison souvent, le réalisateur paraît ici totalement « regarder aller » la femme qu’il filme, sans la cerner de près pour la forcer à se révéler. Peut-être parce que, dès les premières scènes où on la côtoie, elle semble déjà, souterrainement, à deux doigts de lâcher ce qui la relie à l’existence.

De passage chez sa sœur, cette héroïne est une actrice qui n’affiche rien de ce qui la mine. Elle est venue pour rencontrer un réalisateur, qui va peut-être la faire tourner dans un court-métrage. Elle commence par vagabonder un peu avec celle qui la reçoit, évoquant le passé, l’avenir, mais surtout les temps passés en fait. Elle retrouvera plus tard le filmeur dans un tout petit restaurant, et leur échange sera prétexte à une très longue scène dialoguée, au fil de laquelle l’héroïne finira par tout dire sur elle-même, avec une attente vraiment précise en bout de piste.

Ladite scène, pas coupée, se rapproche d’autres séquences vues dans les films d’Hong Sang-soo. Mais ici, outre le grain de l’image plus apparent, on sent que le cinéaste atteint à un mélange très bien dosé d’histoires concrètes et d’abstrait : peut-être parce que l’enjeu de cette scène-ci est plus vertigineux que dans d’autres de ses scénarios, et peut-être parce qu’il regarde aller sans acidité la femme qu’il filme, dans les séquences précédentes, on reste profondément touché lorsque cette héroïne parle de ce qui la mine. Et on guette ensuite la réaction de l’homme face à elle, ou plus exactement le chemin qui mène à cette réaction, un déplacement qui s’opère à l’écran juste grâce à la finesse de la description des sentiments. A la fin de ce passage, on demeure au bord, avec ces deux âmes un peu cabossées. Et ce n’est pas encore fini.

Au sein de ces échanges de mots qui aident des sentiments compliqués à se dérouler, les quelques digressions sur les croyances religieuses ou la foi en le Paradis s’insèrent à merveille, sans lourdeur aucune. Et l’on ne sait, de surcroît, si cette femme dit toute la vérité. Le film laisse cette porte ouverte. Et ses magnifiques interprètes principaux permettent, par leur jeu rentré, souterrainement habité, que l’on s’identifie à eux, tout en les admirant en même temps de l’autre côté de l’écran.

Inaugurée au début du Festival de Cannes 2021, la nouvelle section Cannes Première se devait notamment, selon Thierry Frémaux, de donner à voir où en sont les réalisateurs au sein de leur parcours, d’offrir et de leur offrir un point sur leur œuvre. Dans le cas d’un édifice comme celui bâti par Hong Sang-soo, qui demande que l’on s’y intéresse longuement pour en distinguer toutes les nuances et tout le magnifique caractère – l’homme étant de surcroît également le scénariste, le directeur de la photo, le monteur, le compositeur de la musique et le producteur, sur ce film-ci comme sur d’autres – cet enjeu a beaucoup de sens. Il semble que le maître sud-coréen ait pris un peu de distance, ici, quant à son acidité habituelle, pour se diriger vers quelque chose de plus franchement tragique, sans oublier l’humour en chemin. Comme s’il voulait s’ouvrir quelques nouvelles perspectives sur l’existence, tout en affirmant plus que jamais qu’elle est courte.

In front of your face est présenté au Festival de Cannes 2021, dans le cadre de la nouvelle section Cannes Première.

Retrouvez tous nos articles sur le Festival dans notre dossier Cannes 2021.

Notre avis sur le Palmarès 2021 de Cannes est à découvrir ici.

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Visuel : © Jeonwonsa Film Co. Production

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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