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[Cannes 2021, ACID] Interview de Laure Portier : « Faire des films me donne du courage »

[Cannes 2021, ACID] Interview de Laure Portier : « Faire des films me donne du courage »

11 juillet 2021 | PAR Anne-Christine Caro

En sélection à l’ACID de Cannes, le premier long-métrage de Laure Portier Soy Libre est présenté ce vendredi 9 juillet 2021 au cinéma Les Arcades. Un très beau film de cinéma entre fiction et documentaire où elle suit la trajectoire accidentée de son frère.
On la rencontre peu avant la projection.

Pour lire notre critique du film, c’est ici.

C’est votre première fois à Cannes, comment ça se passe pour vous, comment vous sentez-vous ?

Je suis curieuse, parce que fabriquer un film c’est une chose, mais là je découvre tout un pan de nouveaux métiers : les distributeurs, les exploitants, les attachés de presse, le côté plus marché. J’apprends et je me sens entourée !

C’est votre premier long métrage et il est tout de suite à Cannes, bravo !

Ah oui, ça c’est sûr je ne vais pas me plaindre !

C’est drôle parce qu’au début de votre film vous dites à votre frère : « Ne crois pas que tu vas passer sur internet. »

Je ne savais évidemment pas en le montant que le film allait aller à Cannes, je n’avais pas cette prétention-là, mais je savais que le film allait exister. Alors qu’au moment où je tourne ces images, on est en 2005 et je ne pense pas à ça. Si j’ai monté le moment où je lui dis ça, c’est aussi pour raconter à quel point moi, en tant que personnage, je suis dans l’erreur.

J’ai beaucoup aimé vos deux films, le long-métrage qui sera projeté ce soir à Cannes Soy Libre, mais aussi votre court-métrage Dans l’œil du chien. Quand on sort de ces deux films, on a un peu l’impression de faire partie de la famille. Pouvez-vous nous parler de votre grand-mère et de votre frère ?

Ma grand-mère est décédée en 2015, c’est l’histoire des vieilles personnes. Je pense qu’elle serait très contente aujourd’hui de voir ses petits-enfants avoir si bien travaillé. 
Mon frère va bien. Il a vu le film, et moi en revoyant le film ce matin, je me disais qu’il avait fait une belle trajectoire. Les gens peuvent mettre des années à changer, et lui l’amplitude de sa trajectoire est vraiment conséquente.

Justement, vous mettez énormément en valeur son évolution dans le film…

Je pense que c’est aussi sa force à lui de fictionnaliser sa propre histoire, comme un personnage qui rend la vie plus incroyable. Il se pousse à faire des choses, à aller plus loin, pour dépasser les difficultés de la vie et les sublimer.

Vous pensez qu’il y a un pouvoir du cinéma qui peut changer les choses à travers le regard qu’on porte sur elles ?

Je pense que c’est exacerbé par le fait qu’il y a un enregistreur, une caméra. Mais même avant le cinéma, le fait de poser son regard, de prêter de l’attention à quelqu’un permet de changer des trajectoires, de changer le cours des choses. Le projet de faire un film, lui, vient intensifier la relation. Ce projet te pousse, même dans les moments de fatigue, à essayer encore et à ne pas baisser les bras pour regagner ta zone de confort.

Vous avez commencé à filmer d’abord votre grand-mère ou votre frère ?

Ça s’est fait en parallèle. J’ai commencé à photographier ma grand-mère quand je suis rentrée à l’INSAS, l’école de cinéma où je faisais une section image. Il fallait de la matière pour passer le concours et elle était mon modèle vivant.
Là aussi l’enjeu de faire un film c’était de pousser plus loin la possibilité d’être là. Parce que Dans l’œil du chien pose la question de la fin de vie et de ce qu’on va partager ensemble. Mettre cet objet qu’est le film entre nous m’a permis de m’investir plus. Le fait de faire des films me donne du courage.

Alors où est la part de fiction que vous amenez dans les choix que vous faites ? Je pense, par exemple, à cette scène dans votre court-métrage où vous coupez une tête de porc. À chaque fois que je passe devant une boucherie, je pense à cette scène maintenant ! Comment et quand choisissez-vous de faire intervenir de la mise en scène dans le film ?

C’est différent pour les deux films.
Dans Dans l’œil du chien, c’est un travail en huis-clos dans la maison de mon enfance, donc je suis dans un certain confort de travail. Alors que dans Soy Libre je suis toujours dans un inconfort. Mon frère bouge beaucoup, change beaucoup d’endroit et il faut le suivre.
Dans Dans l’œil du chien il y a tout cet univers fantasmagorique de la petite fille que j’étais qui revenait et des choses qui m’ont marquées. Ma grand-mère était très malade et j’avais vraiment peur de comment sa mort allait m’impacter et je ne comprenais pas pourquoi elle n’avait pas peur de mourir. C’est comme si sa mort n’allait jamais exister. Elle niait l’évidence. Alors la petite fille qui habitait encore dans ma tête se disait, peut-être que c’est parce qu’elle a su tuer des animaux, elle a su mettre à mort pour nous faire à manger, et peut-être qu’elle sait quelque chose que moi je ne sais pas. Donc je voulais qu’il y ait ce moment-là de partage entre deux générations, ma grand-mère qui est née en 1930 et moi qui suis née en 1983 ; se rencontrer à travers ce rapport à la chair.

Pour Soy Libre, je me compare à Arnaud dans la liberté qu’il éprouve, parfois par la violence, mais j’aime cette liberté qu’il se donne de ne pas être consensuel, de ne pas rentrer dans le modèle, là où moi j’étais une petite fille gentille qui voulait bien faire les choses.
J’ai donc fait des scènes de scooter un fil conducteur, un peu comme le cow-boy dans les westerns qui a sa monture et un horizon. Je me suis inventée un cow-boy des temps modernes. J’ai besoin de me nourrir d’un univers que je m’invente. Mais après il y a lui et sa vie que je filme, empreinte d’une réalité et de ce qu’il veut en faire.

Vous saviez que vous vouliez vous orienter vers du documentaire ?

Je comprends qu’on dissocie le documentaire de la fiction, mais pour moi il y a cinéma ou il n’y en a pas. Le cinéma, c’est l’entrée dans un univers ou un regard.
Je voulais faire du cinéma, pas particulièrement faire du documentaire, mais l’avantage du documentaire c’est que je pouvais travailler toute seule avec une matière que je connaissais, qui sont des gens que j’aime, des gens de ma famille.

Vous vous verriez pour vos prochains films avec tout un crew, des acteurs, un scénario ?

Ah oui, c’est ce que je veux ! Il va falloir que je trouve mon écriture et ma manière de faire là-dedans. Je n’ai pas forcément envie d’énormes équipes ou d’une technicité trop lourde. Comme j’ai été diplômée de l’INSAS en image, je suis aussi beaucoup technicienne et je vois les travers de ça. C’est difficile d’embarquer une équipe, et de la motiver, de l’impliquer. C’est un enjeu.
Par contre, ce que je quitte absolument après ce film-ci, c’est la solitude. Je vois la douleur que j’ai pu ressentir quand je suis partie au Pérou toute seule et que ça ne fonctionnait pas. La fin du film s’est faite très rapidement. Je suis entrée en montage en novembre dernier et j’ai fini l’étalonnage en juin. Quel plaisir, avec ses difficultés aussi, d’avoir des collaborateurs. C’est plaisant d’avoir des compagnons de route et de se nourrir de leurs regards. Bien sûr ce sont d’autres contraintes de travail et de financement aussi.

Vous avez déjà des choses en tête sur lesquelles vous travaillez et que vous voulez partager ?

Oui j’aimerais travailler sur la maternité. La brutalité de ce qui s’éprouve à l’intérieur d’un corps qui est prisonnier, ou qui est « en location » le temps d’une gestation. Je voudrais développer un personnage qui va lutter avec ça.

Et ce thème de la maternité vous est venu comment ?

C’est l’histoire de notre mère, qui est en creux dans les deux films, et qui a toujours été la grande absente de notre éducation. Je suis donc très réceptive à ça. Je suis maman, j’ai eu une grossesse très facile et une maternité qui m’apprend mille choses. Pourtant je rencontre ces corps et ces difficultés de femmes et je vois à quel point ce n’est pas simple pour tout le monde, ce n’est pas que simple.
Et ça pourrait être la paternité aussi. Je serais curieuse de voir ce qu’a fait Joachim Lafosse dans Les Intranquilles où il est question de ça. Devenir parent c’est aussi faire le lien entre l’histoire de nos ancêtres et la suite. Et je rencontre ces femmes pour qui la traversée n’est pas si facile.

Est-ce que vous avez des films de chevet, de ceux qui vous inspirent et que vous revoyez, justement à la frontière de l’écriture documentaire et de la fiction ?

Oui j’en ai vraiment un qui me vient en tête et c’est le montage qui fait ça, c’est Gigi, Monica et Bianca réalisé par Benoît Dervaux, le cadreur des Dardenne, qui suit la vie de deux adolescents des rues à Bucarest qui vont devenir parents. Quand j’ai vu ce film, je me suis vraiment dit qu’on avait du cinéma, des personnages magnifiques, avec une vraie trajectoire et tous les ingrédients scénaristiques dans lesquels se développe une histoire. Et c’est du documentaire.

Je pense aussi aux films de Roberto Minervini (qui est venu plusieurs fois à Cannes avec ses films) parce qu’ils sont montés par la même personne que j’aime beaucoup, Marie-Hélène Dozo. Roberto Minervini s’inspire des gens, les observe, voit ce qu’il voudrait filmer et va même les faire rejouer.

Je pense aux films de Naomi Kawase où elle explore aussi le tissu familial. Elle passe d’une extrême douceur à une extrême violence. Je me souviens d’une scène où elle filme un feu et met dessus des sons de battements utérins, ça crée vraiment en nous un effet physique. J’aime beaucoup le cinéma qui s’éprouve avec le corps. C’est pour ça que j’aime aussi la salle, on n’a pas encore intellectualisé ce qui vient de se passer que le corps l’a déjà vécu.

Et puis il y a Nous les Enfants du 20e siècle de Vitali Kanevski où il filme des enfants des rues à Saint-Pétersbourg. À un moment il rentre brutalement en relation avec eux et on sent tout son bagage, lui qui a traversé une enfance très difficile. Il n’est pas en empathie mièvre avec les enfants, c’est comme s’il attendait plus d’eux, qu’il leur disait : devenez autre chose, élevez-vous.

J’ai beaucoup aimé votre personnage dans le film. Même si on le voit à peine, il est présent et son regard donne une direction au film. C’est un regard qui n’est jamais dans un jugement, ni dans une complaisance avec le personnage de votre frère. Comment avez-vous trouvé ce personnage-là, est-ce qu’il s’est aussi dessiné au fur et à mesure ?

Oui, il s’est dessiné au fur et à mesure du montage. Ce n’était pas évident. J’ai beaucoup lutté contre le fait qu’on me voie à l’image. Mais en fait c’est nécessaire au film et c’est là où les collaborateurs ont toute leur importance. Le monteur m’a appris à éteindre mon ego de moi en tant que Laure pour laisser le personnage de sœur exister parce qu’il nourrit aussi celui de mon frère.
Ça s’est dessiné rapidement, même s’il y a quand même douze semaines de montage. L’important c’était de jauger la qualité de présence et de trouver la bonne distance.

Le fait d’avoir fait Dans l’œil du chien avant m’a beaucoup aidé, même si le personnage de petite fille qui accompagne une grand-mère mourante est beaucoup plus gratifiant. Dans Soy Libre c’est moins facile : je suis une grande sœur, je me fais malmener par mon frère, je ne suis pas qu’à mon avantage, je suis mise en difficulté, emmenée dans un endroit de fragilité.

Et qu’a pensé votre frère du film ?

Il m’a fait des reproches techniques, comme il le fait déjà dans le film ! Il ne l’aurait pas monté comme ça par exemple. Mais toute la fin du film, du moment de partage avec notre grand-mère jusqu’à la fin avec la naissance de sa fille, il l’a adoptée, comme un projet de vie, où il est maintenant question de sa filiation. J’étais émue qu’il en fasse ça, parce que le film raconte aussi ça, cette difficulté de devenir adulte et père quand l’enfance a été aussi malmenée.

En allant voir votre film, j’avais peur de tomber sur quelque chose de très intello et tourmenté, très mental, alors qu’en fait, vos films provoquent des réactions physiques. On rit, on pleure, c’est très fort. Est-ce que vous recherchez cela ?

Je pense que mes films sont plus lumineux que moi. J’ai beaucoup d’empathie avec le spectateur, car j’aime être spectatrice de cinéma. Donc j’y pense beaucoup, pas forcément au moment du tournage, mais au moment du montage du film. J’ai besoin de vivre physiquement le film, pas seulement émotionnellement.
Par exemple ce matin en revoyant le film, je n’entends plus ce qu’Arnaud dit à ma grand-mère. Je sais que le public est tenu par une émotion forte parce qu’Arnaud lâche quelque chose de précieux. J’ai beau ne plus entendre le texte, je suis toujours surprise par la scène, et il y a toujours un truc physique qui me prend.
Ces scènes-là j’ai besoin de les vivre, et je pense que le ressenti vient aussi de la magie du son au cinéma. Quand on est tous les deux, Arnaud et moi, par exemple, faire vivre un hors champ sonore permet de sceller un lien entre nous, frères et sœurs.

Justement, quelle est la place de la musique ici ?

Je savais au tout début quand j’ai commencé le film que je voulais faire de la musique. Et puis j’ai oublié. C’est au moment du montage que c’est revenu. Au début je savais que je voulais élever le personnage, presque forcer quelque chose avec la musique. Ce choix de l’instrument unique qui est le violoncelle vient vraiment épouser la physicalité, le poids du corps de mon frère.

Quelle va être la vie du film ensuite ?

Je découvre tout ça. Il y a un distributeur qui est arrivé sur le film, Les Alchimistes, et qui a prévu une sortie pour le 9 mars 2022, je l’ai appris ce matin. Il va y avoir d’autres envois en festivals, et l’ACID à l’automne prochain prévoit déjà des dates à Paris, Lyon, Marseille, Nantes.

Comment avez-vous collaboré avec vos producteurs, Perspective Films ?

On a fait le premier court-métrage ensemble, même si on s’est rencontré relativement tard (sur les quinze ans qu’a duré la fabrication). Soy Libre c’est un film fabriqué de manière assez classique puisque j’ai eu l’aide à l’écriture, l’aide au développement, l’avance sur recette. Donc il y a beaucoup de papiers et du travail de production en permanence.

Donc même si ça a l’air très expérimental et solitaire, il y a eu tout un travail de production ?

Absolument ! Les pauvres (rires).

Qu’est-ce que vous avez envie de voir à Cannes ?

On est beaucoup de belges à avoir été sélectionnés à Cannes cette année. Donc j’avais envie d’aller voir le film de Laura Wandel, Un monde, qui est sélectionné à Un Certain regard, mais aussi le film de l’ouverture, Onoda d’Arthur Harari.

Il y a aussi Bruno Reidal de Vincent Le Port qui est à la Semaine de la critique et Rien à foutre d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre. Nous sommes des mêmes générations et les cercles de fabrication de nos films sont très proches. Ils étaient dans le même studio de montage son que moi, on a étalonné au même endroit. Ce sont des fabrications qui viennent se répondre, alors je suis très curieuse.
Et bien sûr j’ai envie de voir les films de l’ACID, mais ça je sais que j’aurai le temps de les revoir.

Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter pour l’été et l’année à venir ?

Très, très bonne question ! De me remettre très vite au travail et d’écrire le prochain film. Je me reproche même de pas avoir déjà commencé.

Visuel : Anne-Christine Caro

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