Cinema

Berlinale, jour 5 : la poésie iranienne, la tendresse roumaine, le fun américain et la clinique française

Berlinale, jour 5 : la poésie iranienne, la tendresse roumaine, le fun américain et la clinique française

13 février 2013 | PAR Yaël Hirsch

Petit tour du monde, donc pour cette dernière journée pleine de Toute La Culture à Berlin. Bilan de mardi un peu plus froid et très inégal, même dans un monde de plus en plus petit : un coup de cœur pour « Child’s Pose » de Calin Peter Netzer, un moment d’empathie forte pour l’assignation à résidence du réalisateur Jafar Panahi, du divertissement avec Jude Law et Rooney Mara dans un Soderbergh glam et noir et enfin, grosse déception, devant le froid, prétentieux et voyeur « Camille Claudel 1915 » de Bruno Dumont. Live-report…

La matinée débute, comme chaque jour de cette Berlinale clémente, sous un rayon de soleil et un temps à neige. Température légèrement positive donc, et séparation des équipes : tandis-qu’Olivia courait voir le film roumain de la compétition, « Child’s Pose » de Calin Peter Netzer au Friedrichstadts Palast, Yaël contemplait le film « Pardé » de l’iranien Jafar Panahi, éternellement interdit de Festival par son gouvernement depuis le coup d’éclat de 2010, où même étant invité d’honneur, il n’avait pu quitter le pays. Depuis, le réalisateur du « Ballon blanc » (1995), du « Miroir » (1997) et du « Cerle » (2000) et de a été condamné à 6 ans d’assignation à résidence et à 20 ans d’interdiction de faire des films ou de sortir du pays.

Nous avons donc ouvert le feu avec deux œuvres fortes et émouvantes, la première se concentrant sur une relation mère-fils complexe et mettant en scène une Luminita Gheorghiu absolument bluffante (voir notre critique) et la deuxième filant la métaphore de la dépression poétique mais aussi empoisonnée que peut provoquer l’enfermement politique (Critique, ).

Maryam Moghadam, kamnozya Partovi et le modérateur

La conférence de Jafar Panahi était à nouveau marquée par l’absence du réalisateur, mais la présence charismatique du poète, scénariste (notamment du Cercle) et acteur principal du film, Kambozia Partovi, aux côtés de la comédienne Maryam Moghadam a attiré un parterre de journalistes nombreux et curieux de tous les détails de la mise en scène d’un film aussi triste que beau et des dangers que les deux artistes iraniens pouvaient encourir pour avoir collaboré avec le réalisateur condamné. Critique de Pardé.

Au menu du midi après un petit déjeuner costaud : un Steven Soderbergh à la fois saignant et saisi à souhait. Alors qu’il avait envoyé l’artillerie lourde avec « Piégée » en hors-compétition, l’an dernier, le petit génie aux manettes de « sexe, mensonge et vidéos » est bien passé à l’an 2013 en lâchant le premier et le troisième pour se concentrer sur une des grandes thématiques de cette Berlinale, la vérité et le mensonge. S’offrant la divine Rooney Mara (dévoilée par le rôle de Lisbeth Salander dans le Millenium de Fincher) en poupée fragile abusée par l’industrie pharmaceutique et ses armes chimiques douteuses contre la dépression, abonne officiellement Jude Law aux costumes de notables (journaliste dans Contagion) en en faisant un psy un peu débordé par sa jolie cliente dépressive.

Autre bonne nouvelle : Catherine Zeta-Jones est de retour … pour rester. L’ex-belle de Zorro et actuelle moitié de Michael Douglas était réapparue dans Lady Vegas de Stephen Frears et retrouve Soderbergh dans un rôle de psy un peu malhonnête, près de 10 ans après « Ocean twelve ». Agréable, joliment filmé dans un New-York huppé, ce « Side effects » offre une place à Soderbergh en compétition, mais une fois vu et apprécié, il n’a vraiment pas d’effet secondaires ni en termes d’émotion, ni du côté des de la réflexion. Un très beau divertissement bien ficelé… Et avec pour cerise sur le gâteau une conférence de presse où le gratin du film était là, Rooney Mara en tête, blouse blanche et yeux perçants sur un fond d’élégance noire fluide… Critique, ici.

 

Et pour le café, un peu après 15h, la programmation du festival nous avait prévu un film dont nous attendions beaucoup et qui nous a totalement plombées. Claustrophobe comme le Jafar Panahi, « Camille Claudel 1915 » de Bruno Dumont n’en a ni l’humour, ni la poésie. Citant ses sources avec précision, ne nous épargnant aucun sourire édenté de véritables handicapés qu’il a recrutés pour tourner un film sans pudeur, le cinéaste-philosophe étale sa noirceur aliénée sur 24h de la vie de la sculptrice et surligne chaque ride d’une Juliette Binoche blafarde attendant en lieu et place de son frère, Paul Claudel (Jean-Luc Vincent), un homme aussi fou qu’elle qui monologue la puissance de Dieu… Dans la salle de projection presse, « Camille Claudel » a vite provoqué une hémorragie, pas seulement par ennui, mais vraiment par besoin de fuir le malsain que le réalisateur peint sans objectif humain ou sensible. La perfection de certains tableaux perchés dans une abbaye de Provence a gardé captifs quelques uns, dont nous faisions et qui espéraient jusqu’au bout une parcelle d’humilité, sinon d’humanité, dans ce film qui s’attaque à un double sujet plus grand que les monuments qu’on construit : la perte de la raison et la foi… Critique du film ici.

Libres comme l’air vers 1h30, encore un peu assommées par ce dernier film dont nous avons évité la conférence de presse, nous avons longuement marché vers le quartier de Prenzlauer Berg où nous avons trouvé un formidable restaurant suisse, au cœur d’un Parc enneigé. Après tout, être à la Berlinale, c’est aussi être à Berlin et nous avions bien mérité cette flânerie salutaire avant de nous remettre à écrire.

Dernier jour demain, avec deux films intrigants en compétition : « An episode of the life of an Iron Picker », du Bosniaque Danis Tanovic et Prince Avalanche du britannique David Gordon Green.

Berlinale : Camille Claudel 1915, Bruno Dumont scrute Juliette Binoche
Pardé : Jafar Panahi entrouvre les rideaux sur les affres de son assignation à résidence pour la Berlinale
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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