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[Berlinale, Compétition] « Body » : petits arrangements avec les morts chez Malgorzata Szumowska

[Berlinale, Compétition] « Body » : petits arrangements avec les morts chez Malgorzata Szumowska

09 février 2015 | PAR Olivia Leboyer

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Oui, il est possible de bien filmer une réalité triste et laide. Après le très décevant Als wir träumten d’Andreas Dresen ce matin, une jolie surprise: la réalisatrice polonaise Malgorzata Szumowska réussit à transcender la grisaille et le malheur dans Body, film humain et lumineux.

[rating=3]

Janusz, un commissaire assez mutique, élève seul sa fille adolescente depuis la mort de sa femme, six ans plus tôt. Murée dans sa douleur, Olga fixe son père avec haine et défi. Entre repli sur soi et exhibitionnisme, elle se réfugie dans l’anorexie.

Malgorzata Szumowska montre une tristesse épaisse, profonde, qui circule d’un personnage à l’autre : Janusz enchaîne les scènes de crime plus atroces et absurdes les unes que les autres, Olga a le regard toujours plus vide, et cette clinique psychiatrique où une étrange jeune femme organise des séances de thérapie de groupe n’a rien d’un refuge idéal. Pourtant, Janusz se résout à y envoyer sa fille, dont il ne parvient plus à s’occuper. Lorsque nous ne sommes pas plongés dans le quotidien triste de Janusz ou dans le deuil sans fond d’Olga, nous suivons cette psychologue, Anna, silhouette légèrement ridicule et flippante, un peu trop raide. En plein ésotérisme, Anna se présente comme médium et pense communiquer avec les morts. Or, le rire du début se transforme progressivement en une impression plus ténue.

Aucun personnage n’est caricatural, et les dialogues nous prennent souvent par surprise. Avec humanité, Malgorzata Szumowska abord un sujet lourd, le deuil et l’anorexie, sans verser dans les clichés. Janusz Gajos incarne un père dépassé, écrasé de chagrin et d’impuissance, mais qui porte encore sur le monde un regard pragmatique et vif. La jeune fille (Maja Ostaszewska), grands yeux ouverts sur des cauchemars et corps voûté, possède aussi une certaine force, que l’on devine. Quant à la psy azimutée, elle révèle une part d’ombre et de fragilité.

Si In the name of, le précédent film de Malgorzata Szumowska, nous avait semblé un peu appuyé (voir notre critique à la Berlinale 2013), ce Body tient un bel équilibre entre la pudeur, l’humour et l’émotion.

Body, de Malgorzata Szumowska, Pologne, 90 minutes, avec Janusz Gajos, Maja Ostaszewska, Justyna Suwala, Ewa Dalkowska, Adam Woronowicz. Berlinale 2015, en compétition.

visuels: photos officielles du film.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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