Cinema

Au-delà des Collines, Cristian Mungiu peint avec rigueur les misères de la foi

Au-delà des Collines, Cristian Mungiu peint avec rigueur les misères de la foi

19 mai 2012 | PAR Yaël Hirsch

Le jeune et talentueux réalisateur de « 4 mois, 3 semaines, 2 jours » est à nouveau en compétition en ce 65ème festival de Cannes. Laissant de côté son diptyque sur les légendes urbaines de la Roumanie communiste, il revient aux images bleutées et au réalisme puissant qui lui avaient fait gagner la palme. Et par-delà le social pur, Mungiu traite dans « Au-delà des collines » un sujet grave : les cruautés aveugles auxquelles peut mener la foi, même la plus sincère.

Alina (Cristina Flutur), une orpheline de 25 ans rentre d’Allemagne où elle était allée travailler pour retrouver sa compagne d’enfance, Voichita (Cosmina Stratan). Mais celle-ci a entretemps rencontré la foi et est devenue sœur dans un couvent. Alina comprend très vite qu’elle n’emmènera pas avec elle Voichita pour une vie de labeur mais aussi de réussite. En souffrance, car elle a besoin de son amie, Alina tente de s’intégrer au couvent. Mais tout en elle résiste à la discipline et à l’austérité de cœur et de pensée qu’elle perçoit dans ce lieu saint. Elle fait plusieurs crises d’hystérie, si bien que le « père » du couvent (Valeriu Andriuta) pense qu’elle est habitée par le malin. Il entame donc un rituel spécifique, la lecture des prières de Saint-Basile, pour l’exorciser.

Issu d’un fait divers datant de 2005, et écrit à partir d’un livre de la journaliste Tatiana Niculescu Bran enquêtant de manière romancée sur ce fait divers « Au-delà des Collines » ausculte les plus basses classes de la société roumaine depuis les murs calmes et paisibles d’un couvent de campagne. Mungiu dessine bien la misère profonde de ses deux héroïnes et dresse en pointillés toute une série de portraits de gens extrêmement modestes et vivant dans des conditions très dures. A ce paysage social s’ajoute une réflexion profonde et complexe sur la foi. Sans jamais juger personne, la caméra de Mungiu avance inexorablement vers le drame, sur une durée lancinante de 2h30. Il y a du Tarkovski dans l’observation méticuleuse des rituels des nonnes. Mais, malgré la lumière qui brille dans les yeux bleus de Cristina Flutut, il n’y a jamais de transcendance dans « Au-delà des Collines ». La foi est présentée avec toute la force qu’elle donne mais aussi avec toutes les ornières qu’elle impose et les crimes qu’elle fait connaître. Mungiu plonge donc au cœur de l’univers roumain orthodoxe et au fond du grand cœur de personnages qui ont la foi pour réaliser une critique à la fois élégante et implacable des effets de celle-ci. Un plaidoyer contre l’obscurantisme, filmé avec une rigueur et une économie absolument bouleversantes (avec un temps de postproduction quasi-inexistant !) et que n’auraient pas renié les grandes plumes des Lumières. Pour l’instant, même si le Jacques Audiard était plus facile d’accès et remporte les suffrages du public, « Au-delà des Collines » est probablement le meilleur film présenté en compétition que nous ayons eu la chance de voir.

Cristian Mungiu, « Au-delà des collines » (Dupa Dealuri) avec Cristina Flutur, Cosmina Stratan, Valeriu Andriuta, Roumanie, 2012, 2h30. En compétition.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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