Cinema
[Interview] Michèle Mercier : « à l’époque, on voulait y aller et y aller encore »

[Interview] Michèle Mercier : « à l’époque, on voulait y aller et y aller encore »

20 novembre 2015 | PAR Geoffrey Nabavian

Du 6 au 15 novembre, l’Arras Film Festival rendait hommage à Michèle Mercier. Les spectateurs ont pu la revoir dans une dizaine de films très divers, tournés en France, en Italie ou aux Etats-Unis. On l’a rencontrée pour revenir avec elle sur quelques aspects de sa longue filmographie, de Retour de manivelle (1957) aux séries des années 2000, en passant par Angélique et les films à sketches italiens.

Michèle Mercier, lors de cet Arras Film Festival 2015, on a pu vous revoir, notamment dans Les Trois Visages de la peur (1963). Un film signé Mario Bava, maître de l’angoisse très reconnu…

Michèle Mercier : Ah oui… Mario Bava était génial. A mes débuts, j’avais joué dans un film qu’il coréalisait, Les Mille et Une Nuits (1961). Il n’était pas perçu du tout comme un bon metteur en scène en France, et ça me mettait dans une colère noire. Heureusement il a su montrer tout ce qu’il savait faire à l’étranger. Et j’ai été très heureuse qu’il me rappelle à lui. Nous nous étions à peine vus, lui et moi, sur Les Mille et une Nuits… et il m’a rappelée, quelques années plus tard, pour faire ce sketch, « Le Téléphone », dans Les Trois Visages de la peur. J’en ai été très contente.

Dans les années 60 et 70, vous avez beaucoup tourné avec des réalisateurs italiens. Pourquoi avez-vous été autant sollicitée pour des films à sketches [parmi lesquels Les Monstres (1963)] ?

Michèle Mercier : Parce que c’était la mode à l’époque. Pour un acteur, c’est merveilleux de passer trois mois sur un film à sketches… Les segments se faisaient en quinze jours, ils donnaient au final un petit film complet, bien écrit, puis on changeait de rôle pour quinze nouveaux jours. J’adorais ça, je suis tombée à la bonne époque. On travaillait à toute vitesse, mais personne ne regardait sa montre… On voulait y aller et y aller encore. Dans Les Monstres, Ugo Tognazzi, mon partenaire dans le sketch de « L’Opium du peuple », était formidable, Dino Risi, le réalisateur, montrait une réalité cruelle avec humour… Et j’ai eu la chance de bien m’entendre avec tous ces cinéastes : j’ai fait trois films avec Dino Risi, trois autres avec Mario Monicelli… Moi, ces films me permettaient de faire des essais.

Lorsqu’en 1969, vous avez tourné dans Une corde, un colt, film de Robert Hossein également joué par lui, était-ce une prise de risque, de tourner un western en France ?

Michèle Mercier : Non, parce que, tout d’abord, c’est moi qui lui ai fait faire ce film, parce que je voulais un peu changer de registre. Là j’avais besoin d’un rôle dur, sans maquillage, une femme révoltée qui voulait la vengeance… C’était une prise de risque comme tous les films le sont. Celui-là n’a pas marché tellement bien en France. Robert Hossein trouvera des raisons à ça… Certes, il est sorti à une époque pas très bonne, en 1969, mais il n’a juste pas marché, c’est tout.

Peut-on dire que vous avez entretenu une fidélité avec le réalisateur Denys de la Patellière ?

Michèle Mercier : Ah oui. Avec lui j’ai fait trois films… C’est quand même lui qui m’a découverte [dans Retour de manivelle (1957), qui ressort en Dvd chez TF1 Vidéo]. Par la suite, je ne sais combien de metteurs en scène ont prétendu que c’était eux, qui m’avaient découverte, y compris le producteur des Angélique. C’est grâce à Patellière et à Léonide Moguy, découvreur de jeunes talents qui m’a donné le premier rôle dans Donnez-moi ma chance (1957), que j’ai pu ensuite tenir le rôle d’Angélique dans cinq films. A une époque où les femmes n’avaient jamais les premiers rôles… Avec Patellière, j’ai fait Le Tonnerre de Dieu en 1965, où j’étais face à Jean Gabin. Gabin, on écrivait les scénarios pour lui. Moi, on m’avait mise en garde : « Tu vas seulement avoir à le regarder jouer… Dommage pour toi, après Angélique » C’était un match où il vous envoyait la balle, et vous n’aviez pas le droit de la lui renvoyer. Mais j’ai voulu essayer. Et ça s’est très bien passé. On m’avait dit qu’il aimait la ponctualité, donc moi qui suis toujours dix-quinze minutes en retard, j’ai été là chaque jour cinq minutes avant lui. Ensuite je connaissais mon texte. Et lui qui ne montrait jamais une grande gentillesse sur les tournages, un jour, il m’a vue me tenir debout entre deux prises, sur des talons, et il m’a dit, montrant sa chaise : « Viens là, viens t’asseoir ici, la môme ! » Le film a fait 6 millions d’entrées, au final, et a bien relancé Gabin. Et Patellière, on ne l’a pas encensé, parce qu’il faisait beaucoup de films pour le public. Gabin, c’était pareil.

Avez-vous de bons souvenirs aussi de votre duo avec Jean-Paul Belmondo, dans L’Aîné des Ferchaux  (1963) ?

Michèle Mercier : Ah, il était drôle Jean-Paul. C’était Jean-Pierre Melville qui réalisait ce film, et pour l’une de mes scènes, avec Jean-Paul, il y a eu un jour de tournage pas possible. On m’a appelé à cinq heures du matin, alors que j’étais censée avoir fini mes scènes depuis la veille, j’ai pris ma voiture, j’ai eu un accident sur la route, dont je me suis tirée sans blessure grave, on est venu me chercher, et c’était une scène où je devais porter Jean-Paul sur mes épaules, sur des escaliers, pour le remonter dans sa chambre. Une « copine », inventée au dernier moment dans le scénario, l’a porté à ma place. Et puis après, il y a eu la grande scène du lit, dans lequel on fumait une cigarette. A neuf heures du matin, c’est dur de tourner ça, et puis il y avait eu l’accident… Eh bien, ce jour-là, il y a Philippe de Broca qui est passé, justement [réalisateur du Magnifique, de L’Homme de Rio, de Cartouche…]. Nous on n’avait pas envie de tourner cette scène des amants dans le lit, et là tout d’un coup, De Broca arrive, il enlève son pantalon, il fait : « Et moi alors ? » et il saute dans le lit ! C’était quelqu’un de très drôle.

Avant le premier Angélique, en 1964, comment étiez-vous perçue dans le milieu du cinéma français ?

Michèle Mercier : Comme une débutante. A l’époque, les films italiens, anglais ou américains ne passaient pas toujours en France. Et j’avais tourné à l’étranger plus qu’en France. J’avais fait plus de vingt films en Italie… Je suis très heureuse d’ailleurs que cette année, au Festival d’Arras, on m’ait donné l’opportunité de montrer une bonne partie de ce que j’ai fait. Pour Angélique, marquise des anges, on m’a fait passer des essais de débutante. Mais j’avais tellement envie de faire ce film, je me disais : « Ce rôle, c’est moi. Et c’est personne d’autre ». Après les deux premières suites, je me suis beaucoup fâchée avec le producteur, et j’ai cassé mon contrat. Il a dit alors : « Il y a tellement de filles qui vont pouvoir vous remplacer ». Ils ont fait des essais, ça n’a pas marché, et les coproducteurs allemands et italiens ont dit qu’il n’en était pas question…

Un mot, peut-être, sur ce rôle très marquant, trop sans doute, et sur les deux passionnants projets de série dans lesquels vous avez joué, en 2009 et 2013 ?

Michèle Mercier : Pendant vingt ans, ça n’a pas été simple. Concernant Angélique, comme j’en avais assez qu’on me questionne toujours sur les mêmes choses, j’ai tourné dans un bonus pour la ressortie des films en Blu-ray, chez StudioCanal. J’avais décidé, avec Jean-Yves Guilleux, de faire une interview définitive, une bonne fois pour toutes et jamais plus ensuite, pour raconter. « L’Insoumise », ça s’appelle. J’y ai dit des choses qu’on ne m’avait jamais entendue dire. Et ça a fait un peu bouger les choses, pour moi. Ensuite, oui, j’ai fait deux projets passionnants, deux séries : Vénus et Apollon (2009) et La Famille Katz (2013). Avec Tonie Marshall, le travail s’est extrêmement bien passé. C’est elle qui est venue me chercher, pour sa série Vénus et Apollon [en Dvd chez Arte Video/Studio Canal], prolongement de son film Vénus Beauté (Institut). Ca m’a fait du bien de me confronter à des équipes plus jeunes, et très talentueuses.

Propos recueillis par Geoffrey Nabavian, lors de l’Arras Film Festival.

Visuel : © Jovani Vasseur

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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