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(Interview) Alex de la Iglesia : Je voudrais que le spectateur se sente coupable de rire

(Interview) Alex de la Iglesia : Je voudrais que le spectateur se sente coupable de rire

13 juin 2011 | PAR Yaël Hirsch

Récompensée au dernier festival de Venise, « Balada Triste » sort mercredi 22 juin sur nos grands écrans (voir notre critique). Le réalisateur d’ « Accion Mutante », « Perdita Durango » et « Le crime parfait » était à Paris pour parler de ce monument qui éclaire le franquisme à travers la lutte à mort de deux clowns.

Pourquoi était-ce important pour vous de montrer la Guerre civile ? En quoi cette scène de guerre diffère-t-elle de celle qui ouvre « Meurtres à Oxford » et qui montre Wittgenstein sur le front de la Première Guerre mondiale ?
Mon intention n’est pas de montrer la Guerre civile telle qu’elle a eue lieu. Mais plutôt d’illustrer le caractère démentiel qu’avait cette guerre. Surtout en exposant un homme habillé en clown et qui avec sa robe à volant, ressemble à une petite fille. C’est assez fou de voir un homme maquillé et habillé en demoiselle tuer des gens avec une manchette ! Ça a un côté surréaliste et anormal dans un conflit aussi grave. Et c’est d’autant plus terrifiant. Je n’ai pas voulu montrer la Guerre civile en tant que telle mais plutôt faire comprendre le poids du passé pour le héros qui a été privé d’enfance, et qui a porté en lui par la suite ce lourd passé, cette influence et cette vengeance qui vont déterminer sa vie.

Cette manière de filmer des clowns dans les rangs des Républicains a-t-elle choqué une partie du public espagnol?
Non personne ne se sent fier de ce passé, donc personne n’a été choqué par cette scène. Je ne pense pas y avoir ridiculisé les Républicains. C’est vrai qu’ils avaient peu de moyens et peu de soldats et qu’ils ont recruté beaucoup de gens qui n’avaient rien à voir avec le conflit.

Pouvez-vous expliquer qui est « El Lute » et quel rôle il a dans le film ?
Boney M avait une chanson sur « El Lute » qui explique bien le personnage. C’était une figure exemplaire pour l’époque de la dictature. Il a été persécuté toute sa vie parce qu’il avait volé des poules. Il est devenu l’ennemi n°1, parce qu’il n’arrêtait pas de s’évader. A chaque fois il devenait plus dangereux et à la fin les autorités ont décrété qu’il avait 3 000 années de prison à faire. A l’époque c’était un héros. Je l’ai inclus dans le film pour montrer que ce que vivent les deux clowns de Balada Triste est presque vraisemblable. Dans un monde où un homme est persécuté pour avoir volé des poules, on peut croire à l’amour délirant du personnage principal du film.

Les trois personnages principaux étant des monstres, pourquoi les deux personnages masculins sont-ils défigurés et pas le personnage féminin ?
A la fin, elle a quand même une belle cicatrice ! En fait, les deux clowns qui se battent à mort pour Natalia sont les deux éléments contradictoires sur lesquels repose le film. Ils sont tragiques, ridicules même, et finissent pas devenir leur propre caricature. La trapéziste est l’objet de leur désir et ils ne veulent pas l’abîmer. Eux se défigurent à cause de leur haine. Mais pas elle ; elle peut ressentir de la peur ou du dégoût pour l’un ou pour l’autre mais elle ne les déteste pas. Il y avait cependant une scène, coupée au montage, où on déguisait Natalia en clown triste. Il y avait à un moment donné transformation tout de même, mais cette scène a été supprimée et l’héroïne est restée pure.

Quel type de rire cherchez-vous à provoquer dans vos films?
Je veux que le spectateur rie, mais qu’il réalise qu’il est en train de rire de quelque chose qu’il préférerait ne pas trouver drôle. Je voudrais qu’en regardant « Balada Triste », le spectateur se sente coupable de rire. Ce n’est pas un film de comédie, c’est un film sur la comédie. Dans un de mes films précédents, « Mort de rire », un personnage disait que l’humour n’est pas drôle quand on le voit de l’intérieur. Ce que je tente de mettre en parallèle c’est le lien entre le rire, le sexe et le pouvoir.

Et peut-être Dieu aussi ? La tradition iconographique catholique espagnole est très présente dans le film…
Je crois que c’est quelque chose d’inévitable en Espagne. Si je devais vous résumer ce qui constitue l’Espagne, je vous dessinerais un tabouret à trois pattes, avec les curés, les toreros et les clowns. En plus, les trois portent le même style de costume : des vêtements de lumière. Cela fait partie de la mémoire collective. Mais tout est mélangé : à un moment le personnage principal voit la vierge et c’est aussi très sexuel en même temps. Et quand il se brûle les joues et décide de partir se venger, il enfile des habits de curé. Il a quelque chose d’un curé ce Javier, un rapport ancien à la religion. Cela fait partie du personnage, et en même temps du point de vue du film, c’est aussi très cynique.

Pourquoi avoir choisi une photographie aussi sombre ?
Dans Balada Triste, la lutte entre les deux clowns s’arrête à un moment donné et l’union se fait à travers la douleur. L’univers du film est donc très noir mais aussi brillant. En post-production, nous avons passé un mois à travailler sur les images pour trouver l’équilibre entre cette noirceur et cette brillance.

Balada Triste est-il votre film le plus personnel ?
Oui, c’est le film le plus personnel, le plus libre et peut-être le plus intéressant. Enfin, j’espère.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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