Cinema

Air doll, conte cruel et subtil sur les espoirs et déboires d’une poupée gonflable

17 juin 2010 | PAR Margot Boutges

Air doll est le dernier film du réalisateur japonais Hirokazu Kore-Heda. Après Nobody knows et Still walking, deux petits bijoux de subtilité explorant les méandres et les tendres traumas de la vie de famille, il nous emporte dans une fable onirique et cruelle. Une nouvelle réussite pour le cinéaste qui porte en lui l’une des vagues les plus douces et véridiques du cinéma asiatique.

Nozomi est une poupée gonflable, « un ersatz pour résoudre le désir sexuel ». Cette poupée d’air prend soudainement vie, ayant mystérieusement été dotée d’un cœur qui rentre en activité. La nuit, elle vit d’inertie chez son propriétaire à qui elle ne souffle mot de ses transformations et qui la traite comme sa femme lorsqu’il rentre du travail. Le jour, elle s’anime et est employée dans un vidéo club avec un jeune homme pour qui elle nourrit des sentiments amoureux. Elle se promène dans la ville et promène son regard d’enfant sur les choses qui l’entourent, cherchant à comprendre ce que signifie « être en vie ».

Le thème central du film, celui de la poupée gonflable, peut laisser entrevoir une « simple » exploration des dérives de la société en général,  japonaise en particulier. Les médias et les divers supports artistiques ont livré une image du Japon qui déroute et effraie, faite de troubles sexuels qui sont autant d’expressions  de carences relationnelles. Des carences qui trouvent leurs réalisations dans des compensations déshumanisées et machinistes dont la poupée gonflable est une parfaite incarnation. Le synopsis peut laisser « craindre » une plongée sans concession dans la lubricité et la violence et la rencontre avec un certain mauvais gout.  C’est sans compter la patte unique du réalisateur qui excelle dans les explorations familiales puissamment implantées dans la vie quotidienne et la tendresse à la manière du mangaka Jirô Taniguchi. Il bâtit ici un conte onirique porté par une vision que l’on pourrait qualifier de contemplative. En silence, il capte des petits instants d’existence, fugaces, baignés de lumière blanche. Il apprivoise et met doucement en avant de petits détails nichés dans quelques objets, quelques symboles, quelques personnages en proie à la solitude. Il berce ses plans et ses longs travellings d’une musique aérienne et sobre qui scande les pas des personnages et les accompagne. Air Doll est un conte engagé sur les pas titubants d’une poupée qui prend vie. Plutôt que la quête de normalité de Pinocchio, il revisite Andersen et sa petite sirène amenée sur terre par un sortilège. Cette-ci doit gagner sa place dans le monde en recevant l’amour de l’autre. Écume et poignard sont autant de références à l’héroïne de l’écrivain danois.

Le film explore de multiples dimensions et contient de  nombreuses grilles de lecture. La poupée gonflable n’est qu’un prétexte à parler d’autre chose. Sa dimension utilitaire et triviale n’est cependant pas éludée ni refoulée à l’arrière-plan et prend toute son importance dans des scènes crues où la poupée prête sans révolte son corps au soulagement des hommes et se fait le réceptacle de tristes assauts. Air doll explore la solitude des êtres, le rapport des hommes aux femmes dans une société en proie à de douces maladies, la quête d’acceptation, d’amour et d’identité au sein d’une communauté. Le récit est scandé par quelques scènes sublimes, d’une rare poésie : La  poupée se gonfle et se dégonfle sous les inspirations et les expirations de l’homme aimé qui lui insuffle la vie et le plaisir à travers une valve. Elle tente de lui rendre la pareille à travers une coupure qui fait couler le sang et non l’air. Elle pleure devant son premier gâteau d’anniversaire. On déplorera peut-être quelques longueurs qui sont le propre du réalisateur et une envolée lyrique d’aigrettes de pissenlits. Mais qu’importe car l’émotion nous étreint et nous emporte. Nos larmes coulent en même temps que celles de l’actrice coréenne Bae Doona (Sympathy for Mr. Vengence, The host) qui est sans conteste la pierre angulaire de la réussite du film.  Cette dernière a su capter et retranscrire l’essence d’un être qui vient à la vie et navigue tout en subtilité entre son rôle de  poupée et ses rêves humains. On sourit beaucoup devant ses mimiques et intonations de petite fille, démonstrations de naïveté qui laisse entrapercevoir des espérances de femme dont la dureté du monde la prive.

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Margot Boutges

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