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[Rencontre] Bong Joon Ho et Jean-Marc Rochette nous parlent du film « Snowpiercer, le Transperceneige »

[Rencontre] Bong Joon Ho et Jean-Marc Rochette nous parlent du film « Snowpiercer, le Transperceneige »

02 octobre 2013 | PAR Hugo Saadi

Le réalisateur coréen Bong Joon Ho (« Memories of Murder », «The Host »,  « Mother » …) était présent début septembre pour présenter son nouveau film : « Snowpiercer, le Transperceneige », accompagné de Jean-Marc Rochette, auteur de la BD dont le film est inspiré. Toutelaculture était présent et est allé à leur rencontre. La critique du film qui sort le 30 octobre au cinéma est disponible sur le site.

En découvrant la bande dessinée est-ce que vous pensiez déjà aux modifications que vous alliez apporter en terme d’adaptation cinématographique ? Si oui lesquelles vous ont semblé évidentes immédiatement ou alors qui sont apparues plus nécessaire au cours de l’écriture du scénario ?

Bong Joon Ho : Comme tous les réalisateurs qui ont un coup de cœur pour une œuvre originale, il n’a jamais été question de garder certaines choses, d’en modifier d’autres, l’idée c’était de m’approprier le livre qui m’avait plu. Je le digère dans un premier temps et ensuite je recrée quelque chose. Mon but était vraiment de respecter ce qui fait l’essence de la bande dessinée « Le Transperceneige » créé par Jacques Lob et Jean-marc Rochette. Il s’agit donc vraiment d’une appropriation puis d’une recréation. Mon travail a été d’apporter le rythme et une structure cinématographique à l’oeuvre originale. Je peux prendre par exemple la scène d’entrée qui est directement inspirée d’une planche de J-M Rochette. C’est là où on découvre le train pour la première fois qui parcourt un paysage enneigé, c’est blanc, c’est très pur et poétique mais une fois que l’on rentre à l’intérieur du train, il y a de la promiscuité, presque une impression de puanteur avec tous ces gens entassés et c’est ce contraste que je voulais retranscrire. Quand je dis que je veux m’approprier l’essence du roman graphique, je pense à trois éléments. Le premier c’est le moteur du train qui se trouve à l’avant et gardé par son créateur, puis ensuite il s’agit de la quête du héros qui est lancé dans une sorte de course et enfin l’âge de glace qui apporte le désespoir. Ce sont vraiment les éléments de base du livre de mon point de vue, puis ensuite c’est à moi d’écrire des intrigues, des situations, de créer des personnages.

A l’annonce du projet, il était question que vous co-réalisiez le film avec Park Chan Wook, il est crédité en tant que producteur, quel a été son apport ?

BJH : Il s’agit d’une fausse rumeur. Ce qui s’est passé c’est qu’après le tournage d’Old Boy, Park Chan Wook a créé une société de production qui s’appelle Moho en 2004, puis j’ai découvert  Le Transperceneige en 2005, j’ai proposé son adaptation à Park Chan Wook et dès le départ les rôles étaient clairs, il était le producteur et j’étais le réalisateur. En 2005, Park Chan Wook a contacté les éditions Casterman pour acheter les droits et ça a été le point de départ de l’aventure.

En ce qui concerne votre collaboration respective : Bong Joon Ho avez-vous senti la nécessité immédiate de faire appel à J-M Rochette ?

BJH : Oui, dans le film on voit très souvent les mains de Jean-Marc Rochette. Tous les dessins que l’on voit collés au mur ce sont des dessins originaux de Jean-Marc. Il a dessiné d’autres planches pour le film finalement, c’était un échange très riche et il y a eu une exposition avec les dessins de Jean-Marc [à Berlin]. Les dessins ont été essentiels pour l’aspect artistique du film. Je m’en suis beaucoup inspiré pour certains décors. Par exemple dans le compartiment 2 il y avait un magnifique aquarium qui fait le tour du wagon et c’est directement inspiré d’un dessin de Jean-marc.

Jean-Marc Rochette, vous avez été sur place à Prague pour faire des dessins, cela a du être une expérience particulière ?

J-M Rochette : Bong Joon Ho m’a demandé une cinquantaine de dessins, de faire toute l’histoire du train, toutes les histoires qui sont racontées à la fin du film et que l’on ne pouvait pas tourner comme la scène où un des personnages se coupe le bras, la scène où ils mangent des enfants, ces scènes d’une extrême violence. Cela m’a intéressé car j’ai beaucoup d’affection pour Goya. Très curieusement ce sont des dessins qui vont être le plus vus, le plus connus, et ce sont des dessins que j’ai fait avec le moins de pression, comme si j’étais dans une prison et que je dessinais pour des codétenus.

Il y a eu huit années entre la découverte de la bande dessinée et la sortie au cinéma, pourquoi autant de temps ?

BJH : J’ai découvert le livre original en 2005 et j’étais en pleine pré-production pour le film « The Host ». Ensuite je suis tombé d’accord avec Park Chan Wook pour que chacun ait une place précise. Entre temps j’ai tourné deux films, « The Host » et « Mother », et l’héroïne de « Mother » Kim Hye-Ja, une grande actrice coréenne assez âgée, m’a mis la pression pour que le film se fasse en premier. Quatre à cinq années ont été nécessaires pour les tournages de ces deux films, finalement le film « Snowpiercer, le Transperceneige » aura duré 3-4 ans.

On parle d’une censure aux États-Unis, pouvez-vous nous en dire plus ?

BJH : Effectivement un article a été publié sur ce problème, mais je tiens à dire que c’est exagéré. Ce qui se passe c’est que je suis en cours de négociations avec le distributeur américain Westein Company, et ce problème ne concerne que les pays anglophones (Afrique du Sud, Canada, États-Unis, Nouvelle-Zélande), il est question d’une coupe de vingt minutes et le montage n’est pas encore fait, c’est encore en cours de négociation. On imagine facilement que les américains se permettent de couper sauvagement le film mais c’est en cours de discussion.

Vous avez souvent utilisé le film de genre pour traiter des sujets plus intimes avec un contexte social assez fort, qu’est-ce qui vous attiré plus particulièrement dans cette BD post-apocalyptique ?

BJH : Tous les fans de science-fiction que ce soit des réalisateurs ou de simples lecteurs, sont fascinés par le thème de l’apocalypse car c’est un contexte extrême qui révèle la nature humaine dans toute sa crudité. Je n’ai pas fait exception à la règle, et d’ailleurs j’aimerai bien connaître l’avis de J-M Rochette sur la question et ses discussions avec Jacques Lob au moment de l’écriture de la BD.

JMR : Jacques Lob a écrit cette BD en 1972-73 et à cette époque là on était dans la guerre froide et il y avait vraiment une angoisse de la guerre nucléaire et Jacques était très imprégné par cette histoire de guerre.

A propos de la musique du film, quelles étaient vos envies, vos directives ? Comment avez vous travaillé avec Marco Beltrami ? Aviez-vous des influences que vous avez partagés tous les deux pour les ambiances sonores du film ?

BJH : C’est une rencontre à la fois heureuse et fortuite, j’ai beaucoup aimé la bande originale du film « 3h10 To Yuma » composée par Marco Beltrami et de son côté il a beaucoup aimé la musique de « Mother ». L’idée était de faire un mélange de deux univers totalement différents, d’un côté il y a quelque chose de très primitif et violent et de l’autre il y a la poésie, le coté mélancolique des paysages enneigés. Le tout premier morceau qui a été composé pour le film concerne la scène de l’école où les enfants chantent à la gloire de Wilford. Marco Beltrami a fait une maquette avec les voix de sa femme et de ses enfants, et c’est ça qui a servi.

Depuis votre premier film tous vos personnages principaux sont issus de classes très modestes, est ce pour vous un moyen d’avoir un point de vue honnête sur la société que vous décrivez dans vos films ?

BJH : Effectivement 99% de mes héros font partis des classes assez défavorisées et je pense que c’est une façon honnête et universel. Bien sur j’aime les films de super héros mais ce qui est intéressant avec les personnages à problème c’est de leur attribuer des histoires qui dépassent leur capacités. Ces anti-héros qui sont obligés de surmonter leurs faiblesses ont quelque chose d’extrêmement cinématographique.

Le film est assez impressionnant visuellement, vous êtes vous fixé des contraintes stylistiques pour représenter l’espace très confiné du Transperceneige ?

BJH : Oui ce fut très contraignant parce que cette succession de compartiments même s’ils mettent en scène des endroits différents comme une piscine, un sauna, c’est la même chose à chaque fois, à savoir, des carrés d’espace confiné et étroit et malgré une très bonne préparation, le premier jour de tournage j’ai eu des bouffées d’angoisse. Je me suis alors posé des questions sur comment je vais surmonter cette difficultés, j’avais peur de terminer par un film qui montre une succession de couloirs. C’était une autre forme de contrainte par rapport au travail de Jean-Marc qui est un dessinateur. On a fini par trouver la solution, on est arrivé à la conclusion qu’il fallait tout miser sur le mouvement. D’une part le train est un engin qui avance et il lui arrive parfois de contourner des montagnes, il y a donc des courbures et grâce à ce jeu de mouvement il y a tantôt l’obscurité tantôt une lumière éblouissante. A l’intérieur du train les gens bougent constamment, puis la caméra bouge pour suivre cette double mobilité. Dans l’histoire il y a d’un côté les rebelles qui essayent de gagner l’avant du train et les soldats qui essayent de les repousser, cela crée alors une énergie explosive et c’est le crédo de Curtis (joué par Chris Evans), le héros.

Dans beaucoup de vos films, il y a un aspect comique porté par des personnages naïfs, comment avez vous envisagé cet aspect en démarrant votre film et n’avez vous pas eu peur d’édulcorer un petit le peu le caractère fort du sujet ?

BJH : C’est avant tout une question de sensibilité personnelle, j’ai toujours pensé que dans les situations les plus sérieuses, sombres ou effrayantes il y avait quelque chose de drôle, qui relève de l’humour noir. Et a contrario dans les situations drôle il y a toujours quelque chose d’amer, de pas si drôle quand l’on prend un peu de recul. Le personnage joué par Tilda Swinton apparaît d’un côté comme une marionnette, elle a des expressions totalement grotesque qui font rire mais en même temps quand on l’écoute elle dit des choses horribles. Elle illustre bien cette complexité de l’homme mais je pense que ce traitement n’édulcore en rien l’essence du sujet.

En arrivant sur le plateau, qu’avez vous ressenti en voyant votre travail de la BD prendre vie ?

JMR: La première chose que j’ai vu en arrivant à Prague sur le lieu du tournage c’était une foule de misérables. Car avant de rentrer sur les plateaux y’avait tous les figurants qui étaient dans une extrême pauvreté. Quand je suis rentré dans les studios, c’était absolument gigantesque, avec des studios qui font plus de 100 mètres de long. Des choses que j’avais fait il y a 30 ans les voir en vérité c’était pour moi époustouflant. Ils avaient déjà fait les wagons de queue et quand j’y ai marché j’ai eu une impression extrêmement claustrophobique et d’angoisse. C’était tellement bien fait, plus on avançait plus c’était les cercles de l’enfer. Toutes ces angoisses que j’avais essayées de rendre avec le dessin je les ai retrouvées physiquement.

Avez-vous eu de l’appréhension en voyant quelqu’un adapter votre œuvre au cinéma ?

JMR : On avait déjà eu une proposition en 1985 et Jacques Lob l’avait refusée. A l’époque j’avais été très étonné. Et à ce moment là on pouvait avoir beaucoup d’appréhension car à l’époque il n’y avait pas de technologie et on aurait fat un film cheap. Alors que là quand la demande est arrivée, je savais que techniquement parlant on pouvait réaliser le film correctement et puis après j’ai vu l’oeuvre de Bong Joon Ho et j’étais complètement rassuré.

visuels : (c) Bong Joon Ho et Jean-Marc Rochette — Hugo Saadi

(c) affiche du film — Le Pacte / Wild Side

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