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Lola vers la mer : XX/XY,X/Y, etc. (Entretien avec le réalisateur Laurent Micheli)

Lola vers la mer : XX/XY,X/Y, etc. (Entretien avec le réalisateur Laurent Micheli)

28 février 2020 | PAR Sylvia Botella

 

 

 

En février dernier, le deuxième film de Laurent Micheli recevait deux Magritte à Bruxelles. L’actrice Mya Bollaers, le Magritte du Meilleur espoir féminin et Catherine Cosme, le Magritte des Meilleurs décors. En mars, Lola vers la mer est en course pour les César dans la catégorie Meilleur film étranger. L’occasion de rencontrer le réalisateur Laurent Micheli, Parce qu’être transgenre n’est ni un délit ni une provocation. Et le film Lola vers la mer est une nécessaire révélation, sans leçon ni morale pour qu’enfin chacun.e se parle. #lhumanitéestuneetindivisible – ! –

Après la libération sexuelle, on pourrait se dire que le principe d’égalité entre les sexes, entre les genres et entre les sexualités est acquis dans les mœurs – au moins dans nos sociétés occidentales. Mais il n’en est rien. Il demeure de profondes inégalités et dominations liées aux identités sexuelles et aux identités transgenres. C’est ce dont témoigne Lola vers la mer 

Beaucoup pensent que les mentalités ont évolué. Pour certains, c’est même un alibi. Car beaucoup n’ont pas envie d’entendre que la société est encore un frein aux libertés, aujourd’hui. Et qu’elle porte atteinte aux normes du genre et de la sexualité. 

Je n’ai pas envie de parler du film Girl (2018) de Lukas Dhont parce qu’on l’oppose souvent à tort et bêtement à Lola vers la mer. Mais contrairement au personnage de Lara (Victor Polster) dans Girl, qui rêve de devenir danseuse étoile et qui évolue dans un environnement bienveillant, le personnage de Lola (Mya Bollaers) vit dans un milieu hostile. En ce sens, je pense que Lola vers la mer reflète bien ce que je pense du monde et du traitement qu’il fait de ces questions. Le problème est que la société est terriblement normée et que beaucoup trop de personnes sont « empêchées ». Il faut faire preuve de beaucoup de courage pour aller à l’encontre des préjugés et exprimer ce qui est au plus profond de soi. Lola est victime de la transphobie ordinaire. On le voit bien dans le film : la secrétaire médicale lui dit que ce n’est pas grave de manquer une prise d’hormones ; le flic la malmène ; le pharmacien refuse de lui délivrer son médicament et son père n’accepte pas qui elle est. À cet égard, le père de Lola est clairement une métaphore de la société.

 

Est-ce qu’on peut parler de violences ? 

La violence est dans tout. La violence est dans l’invisibilisation des personnes transgenres. Ce n’est pas pour rien qu’on crée des safe place ! C’est pour rendre toutes les violences quotidiennes liées aux genres et aux sexualités, plus supportables. La violence est dans le « outing » forcé et quotidien des personnes transgenres en devant, par exemple, présenter une carte d’identité qui ne correspond pas à son identité apparente pour récupérer une lettre recommandée à la poste. Et s’exposer ainsi à une potentielle agression de la part d’une personne malveillante dans un lieu public. 

Ne l’oublions pas ! Chaque année, beaucoup – trop ! – de personnes transgenres sont assassinées. Bien évidemment, il ne faut pas noircir le tableau : la société évolue sur quelques points législatifs. Mais c’est extrêmement lent. 

Il est important aussi de souligner la quasi absence de pédagogie en la matière. C’est pour cette raison que Lola vers la mer peut sembler un peu didactique. Car rares sont les personnes qui prennent en charge directement ces questions-là. Alors que faisons-nous ?! Faut-il attendre que l’autre le fasse ! ? Dans Lola vers la mer, je dis : soyons attentifs à l’autre ! Écoutons-le, écoutons-la. Parce que le premier qui devrait le faire, ne le fait pas : l’état. Pourquoi n’y a t-il pas d’éducation du genre dans les écoles ? Acceptez l’autre, être bienveillant avec l’autre me semble essentiel. J’ai des amis qui sont venus voir le film avec leurs enfants. Et les réactions de ces derniers étaient étonnantes : «  tu diras à Laurent que c’était super qu’il ait choisi une fille transgenre pour jouer le rôle de Lola ». Les enfants regardent le monde autour d’eux, ils le comprennent. 

 

L’actrice Mya Bollaers est extraordinaire dans le rôle de Lola. Comment l’avez-vous rencontrée ? 

J’ai fait un casting sauvage ouvert aux personnes transgenres, non binaires en Belgique, en France et en Suisse. Je voulais absolument travailler avec une personne concernée par le rôle de Lola. Je n’avais pas de plan B. Je devais donc trouver La bonne personne vite. J’ai travaillé avec la directrice de casting Karen Hottois et son assistant bruce, une personne transgenre. bruce est très actif et connu dans le milieu transgenre parisien. Il a été d’une certaine manière notre « garant » : il a relayé l’annonce de notre casting dans ses réseaux. Car, à juste titre, les personnes transgenres n’aiment pas qu’on s’approprie leurs histoires pour en faire des fictions.

Lorsque j’ai rencontré Mya Bollaers, elle avait 20 ans. Elle n’avait jamais joué. J’ai été immédiatement touché par sa manière de donner à voir qui elle était. Elle sait accueillir et porter ses émotions : la tristesse, la colère, etc. Je voulais vraiment travailler sur les émotions. Sans doute parce que de manière générale en tant que spectateur, j’aime être bousculé, avoir le sentiment d’être passé dans le tambour d’une machine à laver. 

 

Mya Bollaers est transgenre. Qu’est-ce que ça signifie pour vous de demander à une actrice transgenre d’interpréter un rôle transgenre ? 

C’est un acte politique ! Après, je tiens à préciser que les acteur.trice.s doivent pouvoir tout jouer. Je lisais ce matin un entretien avec l’actrice Jeanne Balibar qui rappelait combien l’acte de représentation est fondamental. Je suis d’accord avec elle. Il est important de défendre cette liberté au même titre que celle de l’inclusion et de la visibilisation des personnes minorisées, racisées. 

Aujourd’hui, personne n’est plus choqué, qu’on caste une personne noire de peau (et non une personne blanche « grimée ») pour un personnage qui l’est. Pour les personnes transgenres, c’est plus complexe ! Ça ne voit pas d’emblée. 

J’avais précisément envie d’enregistrer la voix de Mya, de filmer son visage de Mya, son corps et non une « panoplie » ou un corps habité par d’autres images. Si j’ai réalisé le film en format 4/3, c’est précisément pour réduire le champ de vision des spectateurs. Ainsi, ils ne peuvent pas échapper à Lola. Et c’est également une façon de leur dire : asseyez-vous et regardez ce visage, ce corps que vous ne voulez pas regarder ou qu’on ne veut pas vous montrer ! Cela a du sens, celui de  « normaliser » les minorités.

 

Mya Bollaers n’avait aucune expérience cinématographique. Comment avez-vous travaillé avec elle ?

Un an et demi s’est écoulé entre notre rencontre et le début du tournage. Nous avons donc beaucoup travaillé en amont. Mya était jeune, inexpérimentée cinématographiquement. Il était nécessaire de créer une relation de confiance avec elle. Il était important qu’elle sache qu’elle pouvait compter sur moi, que je la comprenais et la respectais, y compris lorsque je la poussais dans ses retranchements. Le but était de travailler dans la bienveillance et le care. C’est pour cette raison que j’ai été très attentif à la composition de l’équipe. Hors de question d’avoir un plateau qui aille à l’encontre de ce que j’avais envie de raconter.

 

Vous avez pensé d’emblée travailler avec Mya Bollaers et Benoît Magimel ?

D’abord, je devais trouver l’actrice qui incarnerait Lola. Ensuite, je voulais travailler avec un acteur qui ait la même capacité d’évolution que celle du personnage du père que j’ai écrit. Je voulais qu’il ait une palette de jeu très complexe et un côté très « testostéroné ». Benoît Magimel s’est imposé presque naturellement. Il a excellé dans des films de gangsters. Il a un côté épais. Il est à fleur de peau. Et il ne s’en cache pas. Mais en retour : quelle maîtrise ! Et quelle liberté ! Il sait se faire face sur un plateau. 

 

Dans Lola vers la mer, il y a cette scène troublante où le film prend toute sa hauteur. La patronne du club (Els Deceukelier – d’une infinie sensibilité) et le père de Lola (Benoît Magimel) sont sur la terrasse. Il se plaint de sa fille. Et elle lui répond en substance : « je sais que ce n’est pas mes affaires, mais personne ne fait tout ça pour emmerder ses parents ». Et là soudainement, tout s’effondre à l’intérieur du père. Tout passe par le regard de Benoît Magimel.

Cette phrase est clé. C’est  certain. Benoît Magimel a un sens aigu de la construction du jeu et de l’écoute. C’est un partenaire très généreux. Et le jeu le passionne.

 

Ce qui frappe précisément, c’est que Lola vers la mer contrecarre le caractère souvent victimaire de la figure transgenre. Lola possède ici une force bien particulière : celle des femmes et des hommes qui ont souffert. Il faut se méfier de celles/ceux qui ont souffert : ils/elles ont appris à survivre. Lola, la jeune transgenre a appris à survivre. Lola est une femme puissante. 

C’est précisément l’enjeu du film : donner à voir une héroïne, une battante, une femme en luttes. Et non une victime. Aujourd’hui, la révolution est en marche. Les personnes transgenres ne vont plus s’excuser. Et elles ne doivent plus s’excuser. Elles sont qui elles sont. À nouveau, notre monde est affligeant de « normalité ». Dès qu’une personne fait un pas de côté, il lui faut un courage incommensurable pour être visible.

 

L’image du film n’est jamais misérabiliste. Elle paraît à la fois naturelle et picturale. On retient immédiatement le visage enfantin buté de Lola souvent isolé en gros plan et noyé dans le rose (la couleur de ses cheveux, sa carnation, sa candeur dissimulée).

J’avais envie de transcender le caractère sordide de l’histoire : une jeune fille transgenre dans un foyer pour jeunes, rejetée par sa famille, avec une mère qui meurt d’un cancer. Pas question de sombrer dans la dépression ou le réalisme social. Au contraire, je voulais de la couleur, du pop. Je voulais faire entrer la lumière. Je voulais ramener la Californie en Belgique. Lola est résolument du côté de la vie. Et elle s’en est pris tellement plein la figure, que son regard poétise forcément le monde et la réalité qui l’entoure d’où les décrochages du réel dans le film. C’est sa manière de se défendre. Et c’est là où je rejoins votre réflexion : méfions-nous des personnes qui ont souffert, elles ont appris à survivre. 

 

Peut-être que le caractère transgressif de Lola vers la mer se loge là : la biologie n’est pas une destinée. La transition de Lola n’est donc pas transgressive. L’empowerment de Lola semble s’inscrire dans une lignée et de luttes de femmes. 

Cette question est extrêmement complexe. Il y a quelque chose de l’empowerment, c’est évident. Lola est une femme parce qu’elle se voit comme une femme. Elle a le pouvoir de l’autodétermination. Elle est ce qu’elle a décidé d’être. Et rien ni personne ne pourra rien y changer. Elle a des choses à nous dire. Toutes les questions soulevées par le film restent évidemment ouvertes, elles sont en mouvement constant. Si je devais écrire le film aujourd’hui, je l’écrirais différemment. C’est certain.

La plupart des personnes cisgenres voient dans la chirurgie de réassignation sexuelle une fin en soi. Or, il n’en est rien. C’est pourquoi, elle reste une intrigue secondaire dans le film. Je ne m’y attarde pas. Et puis, je ne voudrais pas laisser croire que les seules personnes transgenres qui sont acceptées, sont celles qui ont un bon « cis passing ». Pas du tout ! 

 

+++++++++ Parce qu’il est bon de rappeler ce communiqué solidaire : 

 

À l’occasion des Magritte du Cinéma de ce 1er février 2020

 

Au-delà des festivités et de la cérémonie des Magritte que nous vivrons toutes et tous pleinement, en réjouissance, sur place ou devant nos écrans, les associations signataires – la SACD, la SCAM, l’UNION DES ARTISTES, l’ARRF et l’ASA – qui regroupent ensemble plus de 10.000  créateurs, créatrices, auteurs.trices et artistes-interprètes en FWB, rappellent une série de constats qu’aujourd’hui encore nous devons poser :

 

Nos membres constatent :

 

  1.  Un sous-financement des aides à la création en général,
  2.  Une situation financière des plus difficile en FWB dans les années à venir, ce qui fait craindre que les ajustements n’affectent encore, à son désavantage, l’emploi artistique hautement « compressible »
  3.  Une diminution de la qualité de vie, des salaires et des droits des travailleurs et travailleuses des arts et de la culture rendant de plus en plus précaire l’exercice même du travail de nos membres
  4.  L’absence d’une politique visant à valoriser et à déployer significativement la carrière, la promotion et la diffusion des artistes en FWB
  5.  Une stigmatisation administrative des artistes et plusieurs critères de discriminations portés en justice depuis de nombreuses années
  6.  Une inégalité marquée entre Hommes et Femmes – au niveau des postes de direction et des salaires notamment –

Nous adressons aux responsables publics et institutionnels les revendications suivantes :

  1.  Repenser fondamentalement un statut professionnel, social et fiscal digne de ce nom pour les travailleuses et travailleurs des arts et de la culture (à court, moyen et long terme)
  2.  Construire une alternative neuve de financement pour la création artistique tenant compte du caractère inéluctable de l’intermittence de nos professions
  3.  Définir des quotas d’emplois artistiques et de diffusion contraignants et faisant l’objet d’un monitoring transparent au moyen de données accessibles publiquement
  4.  Valoriser à leur juste prix le travail des artistes, des auteur.trice.s, et des travailleuses et travailleurs des arts et de la culture, respecter leurs droits d’auteur et droits voisins
  5.  Augmenter la diffusion, la circulation des œuvres et des artistes au niveau communautaire, européen et international, les rendre plus visibles et accessibles à tous les publics
  6.  Veiller à un code d’éthique et de bonne conduite pénalisant la résurgence inquiétante de certaines pratiques sortant souvent du cadre légal et inacceptables pour les professionnels que nous représentons
  7.  Faire respecter la parité et l’égalité Hommes/Femmes, notamment en matière de postes de direction des opérateurs culturels et des rémunérations des artistes et travailleurs des arts (salaires et droits)

 

à La situation des créateurs, créatrices et artistes (au sens large du terme) n’est plus supportable et nécessite des mesures urgentes adéquatement financées.

La SACD, la SCAM, l’UDA, l’ARRF et l’ASA appelleront sous peu leurs membres à se mobiliser pour faire avancer les choses.

 

Pour leurs organisations respectives :

 

Barbara Sylvain, Présidente du comité belge de la SACD

Renaud Maes, Président du Comité belge de la SCAM

Frédéric Young, Délégué général pour la Belgique de la SACD et de la SCAM 

Frédéric Castadot, ASA

L’ARRF

Pierre Dherte, Président de l’Union  des artistes

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En Galerie : du tournage (c) Kim Leleux

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