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[Interview] Oliver Hirschbiegel « Les artistes doivent être ouverts au nouveau et au danger »

[Interview] Oliver Hirschbiegel « Les artistes doivent être ouverts au nouveau et au danger »

15 octobre 2015 | PAR Yaël Hirsch

Le réalisateur acclamé de La chute est passé brièvement du côté de la cour d’Angleterre avec Diana, mais nous revient le 21 octobre avec un nouveau film sur le passé nazi. Elser, un héros ordinaire  dresse le portrait d’un charpentier allemand qui a tenté d’assassiner Hitler en 1939. Entretien autour d’une figure fascinante d’homme libre.

L’histoire d’Elser est-elle connue ?
Pas mêmes les allemands connaissaient l’histoire. Même si Karl Maria Brandauer a fait un premier film sur ce sujet, mais bizarrement il n’a pas eu beaucoup d’impact. J’ai été bien impressionné par ce film que j’ai vu à sa sortie. Et il a été récompensé par des prix allemands aussi, mais ça n’est pas resté dans l’esprit des gens.

Le sous-titre du film est « Il aurait changé le monde ». Qu’il n’ait pas réussi et que la bombe ait explosé 13 minutes trop tard pour tuer le Führer, cela fait-il une différence ?
Il est un protestant profond. Il a grandi dans cette religion et il est profondément religieux, mais il a du mal avec son Dieu dans ce contexte de la montée du nazisme. Et quand il manque son attentat contre Hitler, il se demande pourquoi Dieu n’a pas soutenu sa cause. Il se dit qu’il était peut-être dans l’erreur, quand nous savons qu’il avait raison.

Etant-donné que sa bombe tue aussi des innocents, Elser peut-il vraiment être admiré comme un « héros » ?
C’est une bonne question. On l’appelle un héros. Mais peut-on parler un homme qui tue des gens « un héros ». Lui est un pacifiste qui est complètement contre la violence mais au moment où il lance la bombe, il ne voit pas d’autre solution pour arrêter ce qui est entrain de se passer en Allemagne que de tuer Hitler. C’est au sens classique un tueur de tyrans. Alors que la Bible dit que nul ne peut prendre la vie d’un humain, chez Thomas d’Aquin, il y a cette idée que dans le cas où un tyran abuse son peuple, on peut s’élever contre lui et le tuer. C’est même juste de le faire. On sait des lettres d’Elser qu’il a souffert d’avoir tué. Mais à ceci s’ajoute la question de savoir qui était innocent dans l’assemblée qui était réunie pour écouter Hitler au moment de l’attentat. Il y a certainement cette jeune serveuse qui est morte, elle ne faisait que travailler. Tous les autres membres de l’assemblées étaient des combattants nazis et des vétérans triés sur le volet.

Elser était-il engagé politiquement ? Etait-il communiste ?
Il n’est pas vraiment communiste, il porte les insignes du parti mais il n’est pas politiquement organisé ou engagé. Ses amis le sont car il les préfère aux sympathisants nazis. Il est un homme libre, c’est ca qui le tient, qui le fait se mouvoir. Même quand il s’agit de l’Eglise, il ne croit pas à l’organisation. Il est un personnage de maintenant, une sorte de hippie qui veut être libre et jamais contrôlé par aucune institution.

Quand vous cherchez un alter ego contemporain de ce personnage, vous parlez souvent de Edward Snowden…
Oui j’ai fait le parallèle avec Edward Snowden car ce n’est pas un homme politique. C’est juste ce type, très intelligent et éduqué qui comme 10 000 autres personnes travaillent pour une agence de renseignements. Et comme beaucoup d’autres, il est au courant de ce qui se passe, mais personne ne dit rien. Alors que lui sait qu’il faut protéger la sphère privée des gens en démocratie, que c’est illégal de se glisser dans la vie des gens. Il est le seul qui ne peut vivre en paix avec cela, il doit parler. Ce n’est pas politique, cela vient de ses sentiments et ses croyances les plus intimes et profondes.

La figure de l’amoureuse d’Elser, Elsa, est-elle aussi libre que lui ?
Elsa est une rebelle et un esprit aussi libre que Elser. Ils se reconnaissent et ils tombent amoureux ; Ils ont toujours dit qu’ils étaient le grand amour l’un de l’autre. Mais dans ces jours, l’image de la femme était en pleine réaction. La femme devait faire la cuisine et faire autant d’enfants que possible. Dans ces conditions , il était bien difficile d’être un esprit libre et de travailler. Les femmes restaient à la maison, devaient se laisser entretenir par leurs maris, mais ceux-ci pouvaient les exploiter et les abuser. C’est étrange, car seulement 15 ans avant, dans les années 1920, il y a eu partout en occident un grand mouvement d’émancipation et dans l’Allemagne des années 1930, c’est comme si on revenait en arrière de 200 ans en diminuant les femmes. Else essaie de s’en sortir mais c’est une vie difficile.

Le film fonctionne en Flash-backs qui enferment dans une salle où le héros est torturé. Vouliez-vous donner une impression d’enfermement ?
Oui, autant que possible. Je n’ai presque pas bougé la caméra. Je voulais tout à fait donner cette impression de répression de contrôle et de suffocation.

Quand vous montrez la vie des Allemands sous le 3ème Reich avec leurs jolis habits, leurs vêtements rétros et leur belle organisation, n’est-ce pas un peu étrange de susciter comme cela un sentiment de nostalgie ?
C’est la vérité, cela avait cet aspect. La beauté de la vie en Allemagne avait lieu dans ses campagnes il y a avait vraiment une douceur de vivre. Et tout d’un coup elle est interrompue par ce bruit de bottes et ces svastikas par des gens qui réorganisent les choses et les exploitent. Mais c’était important pour moi de montrer la beauté de la vie rurale en Allemagne, ce qu’ils appellent « Gemütlichkeit » (confort). Je ne peux pas expliquer mais vous voyez ce que je veux dire. Le père de mon meilleur ami est un survivant, il est allé en Angleterre et il est revenu en 1957 en Allemagne et je lui ai demandé pourquoi il n’était pas resté en Angleterre et était revenu dans un pays ou on l’avait traité lui et sa famille aussi violemment. Il m’a répondu qu’il avait beaucoup aimé l’humour anglais mais que la Gemütlichkeit allemande lui manquait trop. Et il avait retrouvé cette chaleur en revenant en Allemagne. C’est difficile à imaginer, mais c’est ce qu’il disait.

Elser est-il un ouvrier ou un artiste ?
Pour moi Elser est un artiste ! Les artistes forment une tribu. Les peintres dorment une tribu, les musiciens forment une tribu et les réalisateurs forment une tribu. Les journalistes forment aussi une tribu. Nous avons une nature d’esprit ouvert nous sommes des gens curieux, on aime poser des questions et c’est pour cela qu’on aime faire des portraits du monde. La curiosité, c’est la meilleure arme contre la violence et les guerres. Dès qu’on pose des questions, la guerre s’éloigne. D’après moi, 99 % des artistes sont des esprits libres. Ils doivent être ouvert au nouveau et danger sinon ils ne font que répéter ce qui a déjà été fait. Elser appartient à cette tribu.

Elser se situe au début de la Seconde Guerre, La Chute, juste à la fin. Avez-vous pensé les films comme un diptyque ?
Je n’y ai pas vraiment pensé avant. Mais en faisant et en finissant Elser, je me suis dit qu’il fallait une troisième partie. Elser m’a semblé un prologue d’une troisième partie. Je ne sais pas également de quoi elle va parler, mais je pense qu’elle doit exister.

En ce moment vous tournez un téléfilm pour la ZDF « Das Geteilte Himmel » qui se penche également sur l’Histoire de l’Allemagne au 20ème siècle. N’est-ce pas parfois lourd de traiter ainsi du passé de votre pays ?
Non c’est sympa. Travailler sur les années 1970, c’est fun. Même s’il y a des choses horribles et graves. C’est aussi un temps dont je me rappelle à peu près. C’est juste de la bonne écriture. Paula a bien écrit et a mis ensemble des parties géniales. C’est plus qu’un film c’est explorer l’histoire allemande 20 e siècle sous tous ses angles. C’est la force de la télévision, de donner plus de temps pour en dire plus.
Je pense que beaucoup d’Allemands ne veulent plus se confronter à ce passé, mais on ne peut pas faire autrement on restera les bourreaux et on porte ce gène. C’est le gène qui a permis que l’holocauste arrive ; Et je crois qu’il n’y qu’en Allemagne qu’une telle chose a été possible. C’est notre responsabilité. Nous sommes la nation des bourreaux, nous sommes responsables du pire crime de l’histoire de l’humanité, il n’y a pas de fuite possible. Si beaucoup de gens n’aiment pas cette idée, je sais que je porte le gène qui a rendu cela possible. C’est le même gène qui a rendu Marx, Beethoven et Kleist possibles mais cela a aussi rendu l’holocauste possible. On n’en sort pas.

visuel : NFP Kurt Krieger

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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