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« Dans trente ans, le constat sera qu’on se sera autodétruits », une interview de Charlotte Le Bon, narratrice du documentaire Anthropocène – L’Époque humaine

« Dans trente ans, le constat sera qu’on se sera autodétruits », une interview de Charlotte Le Bon, narratrice du documentaire Anthropocène – L’Époque humaine

20 novembre 2019 | PAR Jules Bois

À l’occasion de la sortie du film documentaire Anthropocène – L’Époque humaine, voici une interview de Charlotte Le Bon, qui a posé sa voix sur la narration. Un moment pendant lequel nous avons parlé de son travail, mais aussi de son point du vue sur les propos du film, documentaire écologiste, qui pose le constat de l’Anthropocène, ou l’époque à partir de laquelle les activités humaines ont eu une incidence globale significative sur l’écosystème terrestre.

 

Qu’est-ce qui vous a amené à travailler sur ce film ? À en faire la narration ?

Quand on me l’a proposé, j’ai accepté avant même d’avoir vu le documentaire. Parce que s’il y a bien une cause qu’on doit défendre en ce moment, c’est bien celle de l’environnement, c’est celle qui nous unit tous, celle qui n’échappe à personne. J’ai donc accepté, par principe. Ensuite j’ai vu le documentaire. J’étais d’autant plus séduite par son approche, qui était un peu différente de celle des autres documentaires que j’avais vu auparavant sur le même sujet.
Parce qu’habituellement je trouvais qu’il y avait, en tout cas ceux que j’avais vu, quelque chose de trop factuel, et qui jouait beaucoup trop sur le ressort de la peur et des images sensationnelles. »Mais dans ce documentaire, même si les images sont choquantes – parce que ça témoigne quand même d’une destruction massive de notre planète – il y a malgré tout de la beauté.
On se sent presque coupable de trouver ça beau, mais il y a une approche hautement cinématographique, une esthétique qui m’a touché. Je trouvais cela plutôt innovateur d’essayer de faire bouger les consciences avec la beauté plutôt qu’avec la peur.

Porter le message de ce film représente-t-il pour vous une forme d’engagement ?

Je pense que du moment qu’on accepte de prêter sa voix pour un certain sujet comme ici l’écologie, ce serait hypocrite de dire que je ne m’y intéresse pas, ou que je ne veux pas en être porte-parole. Mais je suis loin d’être Greta Thunberg, je ne suis pas du tout une activiste, ni même ne me considère comme quelqu’un d’irréprochable sur le sujet. Je suis loin d’être parfaite, mais j’y suis sensibilisée, ça c’est sûr. Hélas, je pense que dès que l’on est une personnalité qui se positionne, les critiques ont tendance à fuser. D’expérience, je dirais qu’il est peu apprécié que les personnalités se positionnent, comme si ce n’était pas notre place. Mais je ne fais que prêter ma voix à un documentaire avec lequel je suis d’accord.

Dans un passage, le président du Kenya, Uhuru Kenyatta dit : « nous rejetons une fois pour toutes ceux qui pensent que notre héritage naturel peut-être vendu pour de l’argent » au sujet de l’ivoire de contrebande. Pensez-vous que ce message soit l’un des propos du film ?

Oui, parce que ça parle quand même du fait que l’on creuse, que l’on exploite la nature pour pouvoir justement nourrir cette société de consommation, qui devient de plus en plus dévorante. Plus on avance, plus on souhaite consommer davantage pour avoir encore plus de choses, tout ça pour une question de statut finalement. Parce qu’on a l’impression d’être dans cette espèce d’aliénation, où on se dit « si je possède beaucoup de choses, je suis mieux que les autres » et ça je pense aussi que c’est probablement un des problèmes fondamentaux concernant ce qui est en train de se passer.
Parce qu’on est justement dans une société qui nous incite à consommer constamment, et ce que la révolution écologique demande, c’est de changer notre manière de penser, et de consommer. Je pense qu’il s’agit vraiment d’une révolution, comme le dit Aurélien Barrau, un astrophysicien génial et que j’adore. Lui parle vraiment d’une révolution écologique et je suis d’accord avec lui. C’est à mon sens ce que le film présente.

Pour clore le documentaire, la narration, donc vous, indique que « nous sommes tous impliqués, certains bien plus profondément que d’autres », qui sont ces « certains plus que d’autre » ?

Je dirais que ce sont les élites, ceux qui possèdent la majorité des richesses, et qui continuent de consommer encore et encore. Ce sont les lobbys, mais aussi les politiciens qui refusent de se positionner, ou qui se positionnent hypocritement ; qui disent des choses et qui font l’inverse. Ce sont eux les « certains ».

Beaucoup apposent au terme Anthropocène, le terme Capitalocène, qu’en pensez-vous ?

Pour moi c’est la même chose. Nous êtres humains sommes à l’origine du système économique donc c’est un peu notre faute. On ne va pas dire « non ce n’est pas nous, c’est le système ». Très bien. Nous sommes vraiment fort pour se déresponsabiliser nous, les êtres humains. Se dire « oh on est tous victimes du système, on ne peut rien y faire ».
Nous n’avons qu’à changer le système et faire quelque chose.

Le documentaire se base beaucoup sur le témoignage d’acteurs, de travailleurs sur les infrastructures ayant pour objet l’exploitation des ressources naturelles. Ce qui était assez marquant, c’était leur fierté d’y appartenir. Pourquoi selon vous ?

Ce que j’aimais bien justement c’est que beaucoup de gens interviewé ne donnaient pas l’impression d’être au courant du sujet du documentaire, et qui parlaient de façon très décomplexée et décontractés de leur travail. Et c’est ce que j’apprécie aussi parce qu’il n’y a pas un côté moralisateur. On présente très bien le quotidien des gens, qui sont tout aussi victimes du système parce qu’ils doivent bien travailler pour survivre. Et de manière générale, contribuer à l’avancée technologique des humains, ça se comprend, ça répond à une forme de progrès. Mais sur l’enjeu du progrès technologique, pour reprendre Aurélien Barreau, que préférons nous ? Avoir le dernier IPhone qui nous permet d’avoir la 17G, ou pouvoir montrer le vivant à nos enfants ? Pour moi, la question ne se pose pas.

À la fin du film vous dites « nous avons réussi en tant qu’espèce », et que c’est pour cela qu’on en est là en termes d’activités humaine sur la planète, et qu’il ne tient qu’à nous d’inverser la tendance. Mais pensez-vous que l’on a « réussi » en tant qu’espèce, après le constat de l’anthropocène ?

À l’heure actuelle je dirais que oui. Mais c’est compliqué à dire « en tant qu’espèce » parce que c’est très flou. Dans trente ans, le constat sera que l’on n’aura pas réussi en tant qu’espèce. On se sera autodétruits. Pour l’instant, on arrive encore à vivre dans un climat de déni, où on a l’impression qu’on a réussis. Bien sûr, en Occident. Dans d’autres régions du monde, ce constat est très loin d’être partagé. On voit très bien que les inégalités sont abyssales.
Mais quoi qu’il en soi, le documentaire n’est pas là pour nous présenter des solutions, il est vraiment là pour nous montrer quel effet a l’être humain sur la planète. Ce qui est terrible ce sont les êtres vivants, que l’on tue aussi. Si la nature reprenait le dessus, la planète reprendrait ses droits très vite. Mais là, ce qui est en train de se passer, c’est que ce qu’il y a sur notre planète est en train de disparaître, de mourir. C’est surtout ça qui est terrible.

Visuel : affiche du film Anthropocène – l’époque humaine, 2019.

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Jules Bois

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