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[Critique] « Le fils de Saul » : film insoutenable et nécessaire sur l’organisation de la mort industrielle à Auschwitz

[Critique] « Le fils de Saul » : film insoutenable et nécessaire sur l’organisation de la mort industrielle à Auschwitz

07 novembre 2015 | PAR Gilles Herail

László Nemes réalise un film essentiel sur la mémoire de l’Holocauste en revenant sur l’expérience des sonderkommandos, constitués de déportés juifs contraints d’assister les nazis dans la mise en oeuvre « logistique » de la Shoah. Un film glacial, forcément éprouvant, parfois insoutenable, toujours nécessaire. (Retrouvez ici notre critique cannoise)

[rating=4]

Extrait du synopsis officiel: Saul Ausländer est membre du Sonderkommando, ce groupe de prisonniers juifs isolé du reste du camp et forcé d’assister les nazis dans leur plan d’extermination. Il travaille dans l’un des crématoriums quand il découvre le cadavre d’un garçon dans les traits duquel il reconnaît son fils. Alors que le Sonderkommando prépare une révolte, il décide d’accomplir l’impossible : sauver le corps de l’enfant des flammes et lui offrir une véritable sépulture.

On comprend mal les quelques débats verbeux qui ont suivi la présentation du Fils de Saul, rappelant les polémiques déjà vivaces suivant la sortie de La liste de Schindler. Des controverses qui passent à côté du véritable sujet: l’entretien de la mémoire d’un moment fondamental de l’Histoire humaine. Qui ne devra jamais devenir une page de livre scolaire que l’on récite sans en comprendre le sens. Une exigence de souvenir et de représentation qui doit être traitée aussi bien par le documentaire que la fiction, sous différentes formes, pour toucher des catégories de publics qui ne recevront pas tous les types de témoignages avec la même force. László Nemes (dont c’est le premier film) impressionne par sa maturité et la pertinence de son approche. Déclinée de manière très cohérente dans la mise-en-scène, le scénario, la direction d’acteurs et la photographie. Des choix qui ne répondent qu’à une seule ambition: l’immersion au cœur de l’horreur aux côtés des sonderkommandos. Qui doivent emmener les déportés dans les chambres à gaz, traîner leurs cadavres jusqu’aux fours crématoires, se débarrasser de leurs vêtements puis nettoyer. Et recommencer le processus indéfiniment, jusqu’à leur propre exécution.

Le choix de suivre un sonderkommando d’Auschwitz permet d’appréhender le caractère inconcevable des génocides. Qui les distingue des actes dispersés les plus barbares et des exactions individuelles les plus atroces. Cette organisation technique et industrielle de l’élimination planifiée de tout un peuple. Cette folie collective rationalisée à travers des procédures et une ingénierie logistique encadrant la « production » de la mort de masse. Que Le fils de Saul s’attache à décrire avec une grande rigueur, revendiquant une ambition documentaire soutenue par le dispositif de mise-en-scène, collant au plus près du personnage principal, et ne relevant jamais de l’esthétisation. Une réalisation qui permet au contraire l’immersion la plus totale dans la machine à assassiner d’Auscwhitz. Au moment où les convois se multiplient, chaque fois plus nombreux, et que la planification méthodique laisse place à un chaos insoutenable dont l’unique objectif est de massifier toujours plus l’élimination des juifs. Le fils de Saul ne montre pas l’agonie de face car la mort est de toute façon partout, en arrière-plan et hors champs. László Nemes insiste en revanche sur l’environnement sonore, qui plonge le spectateur dans un cauchemar permanent où se mélangent les cris, les hurlements, les coups, les crépitements, les bruits de coup sur la porte blindée de la chambre à gaz. Une horreur assourdissante qui entoure le personnage principal, mutique, hébété, agissant mécaniquement, incapable d’absorber l’accumulation insensée de violence dans laquelle il est plongé.

Le cinéaste a souhaité ajouter un élément plus abstrait qui permet au personnage principal de retrouver une part d’humanité, à travers son obsession d’enterrer ce jeune garçon qu’il croit (ou veut croire) être son fils. Un objectif qui parait dérisoire face aux abominations qui l’entourent mais représente une résistance symbolique. Redonner à un mort le respect qu’il mérite, s’attacher à l’individualité d’une personne dans un lieu entièrement voué à la banalisation du Mal et à la déshumanisation des personnes (qu’on appelle « pièces »). Cet aspect symbolique tranche avec le réalisme froid, brutal et insoutenable du film mais s’intègre dans une ambition plus large de faire « ressentir » l’état émotionnel d’un déporté. Le fils de Saul est un film difficile à « noter », à « critiquer ». Car il constitue avant tout un document historique qui utilise la force de représentation du cinéma pour témoigner. En essayant de retranscrire le ressenti sensoriel face à une machine à tuer monstrueuse, sans équivalent historique. Comme le Shoah de Lanzmann, Le fils de Saul pourra être mobilisé de différentes manières. Par extraits, comme outil de débat, de support pédagogique ou à la télévision. La vision en salles permettra cependant de se confronter le plus frontalement à une page de l’histoire que l’homme ne pourra jamais effacer. Une expérience difficile, parfois irrespirable  mais incontestablement nécessaire.

Gilles Hérail

Le fils de Saul, un drame historique de László Nemes avec Géza Röhrig, Levente Molnár et Urs Rechn, durée 1h47, sortie en salles le 5 novembre 2015

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Gilles Herail

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