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[Critique] La voleuse de livres : le kitsch dangereux du révisionnisme au cœur d’un blockbuster

[Critique] La voleuse de livres : le kitsch dangereux du révisionnisme au cœur d’un blockbuster

31 janvier 2014 | PAR Yaël Hirsch

Transposition du bestseller de Markus Zusak, « La voleuse de livre » a à son actif un casting qui compte Geoffrey Rush et Emily Watson. Reprenant la bonne recette du goût de la lecture et du soufre du 3ème Reich, le film réalise le double-exploit d’être un navet navrant où les accentuations teutoniques ponctuent des dialogues absolument plats et un film qui révise l’Histoire de l’Allemagne jusqu’à montrer un peuple entier, sage et bien rangé, victime de la guerre et des bombardements, qui tombent anonymement sur la tête des pauvres villageois réjouis par les feux de livres et les enfants sages des jeunesses hitlériennes. Sortie le 5 février.

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la voleuse de livresEn 1939, Liesel 12 ans voit son petit frère mourir de faim dans le train qui la sépare de sa mère (qu’on dit être communiste). Adoptée par un couple lambda de villageois allemands (Geoffrey Rush et Emily Watson) elle s’accommode peu à peu de ces deux êtres bourrus mais pas si méchants que ça. Son père adoptif lui apprend même à lire, à partir du manuel qu’elle a volé au croque-mort qui a enterré son frère… Le mélo se poursuit quand le bon couple d’Allemand doit accueillir le fils d’un compagnon de front du mari. Ce fils est un jeune intellectuel juif que le couple décide de cacher, au péril de sa vie. Liesel se prend d’immense affection pour lui et doit garder le lourd secret de son existence. Pendant ce temps, entre deux chorales de chants nazis et deux balades à vélo, la jeune-fille est devenue amie avec la femme du plus haut représentant nazi du coin : le maire. Ayant perdu son fils à la guerre, l’élégante et tolérante mère endeuillée accueille la jeune et avide lectrice dans le beau et grand salon de lecture où les bibliothèques ploient sous les volumes de la connaissance… Mais la guerre évolue et la misère tyrannise les « pauvres » civils allemands : le père adoptif de Liesel doit, malgré son grand âge, rejoindre le front de l’est et surtout, les bombardements se multiplient ainsi que les nuits passées dans la terreur des abris…

Vous l’aurez compris, La voleuse de livre est un vilain mélodrame de plus de deux heures, aux clichés abondants, aux dialogues débilitants et aux clichés rutilants. Ni les boucles blondes de la jeune héroïne du film, ni le jeu forcé de Geoffrey Rush et Emily Watson ne vient sauver cette sarabande d’un « déZastre ezthéthiqueuh », pour mimer les accentuations terribles que la VO nous inflige.

Mais le plus choquant dans tant de médiocrité est qu’un blockbuster américano-allemand qui a vocation de rencontrer un très lare public se focalise tant sur les misères de citoyens allemands lambda de l’époque de la Deuxième Guerre mondiale, qu’on en oublie le contexte : qui est la cause de leur diverses misères et pourquoi. De si près, l’ordre nazi semble bon enfant, sauf un sale gosse un peu paumé, tous les villageois ont l’air anti-hitlériens, si bien que la menace des SS venant arrêter les juifs ne se distingue pas de ce qui est présenté comme le pire de la guerre : les bombardements alliés.

La scène finale où la rue entière qui avait accueilli la jeune-fille est détruite sous les bombes a beau être réaliste avec l’entassement des cadavres, elle est tout à fait scandaleuse. Même sans être un forcené de la culpabilité allemande chère à Karl Jaspers et à Daniel Goldhagen, il s’agit d’éviter le révisionnisme, surtout quand il s’habille d’un goût puissant pour les kitscheries bien proprettes du nazisme. Ces gens qu’on voit à la loupe souffrir de la Guerre ont pour leur large majorité porté librement un parti au pouvoir: le NSDAP, Or, le programme de ce parti nazi était clairement belliciste et antisémite. Il est donc inexcusable, surtout dans un film qui s’adresse à des jeunes esprits, de présenter l’ensemble d’un village allemand comme des victimes de la Guerre.

Par mesure d’hygiène esthétique et éthique, on zappera donc soigneusement cette Voleuse de livres pour emmener ses enfants voir le film Heimat, bien plus honnête et nuancé sur le quotidien d’une famille allemande pendant la guerre. Ou bien alors on ne leur infligera aucune tristesse et foncera juste voir quelque chose de plus léger, en attendant que les professeurs d’histoire de leur collège les sensibilisent à une page d’Histoire qui demeure cruciale dans la manière dont nous pensons aujourd’hui notre organisation politique et sociale. Et qui a ouvert réflexion de fond indispensable sur les valeurs avec lesquelles les démocraties occidentales ne pourront plus transiger, même pour les yeux bleus d’une petite fille blonde parlant l’anglais avec un faux et fort accent allemand…

La voleuse de livres, de Brian Percival, avec Geoffrey Rush, Emily Watson, Sophie Nélisse et Ben Schnetzer, USA/ Allemagne, 2h11, Sortie le 5 février 2014.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

One thought on “[Critique] La voleuse de livres : le kitsch dangereux du révisionnisme au cœur d’un blockbuster”

Commentaire(s)

  • plumblossom

    C’est dommage car si le livre ne met pas forcément le nazisme en avant, la menace se fait toujours sentir, notamment avec la présence du camp de Dachau à proximité (dans le film, vous semblez dire que l’histoire se passe dans un village allemand, alors que dans le livre ça se passe à Munich).
    Je suis d’accord avec vous sur le fait qu’il faille faire attention à ne pas tomber dans le révisionnisme, et loin de moi l’idée de vouloir diminuer l’horreur du nazisme, mais si une partie importante de la population allemande a soutenu Hitler, on ne peut pas mettre tout le monde dans le même sac. Il y a eu des résistants allemands (comme le groupe « La rose blanche »), et on ne peut pas non plus nier que la population civile a souffert, en premier lieu du fait de son « gouvernement », mais aussi des bombardements alliés (sans remettre en cause la légitimité de ces derniers).

    février 1, 2014 at 13 h 39 min

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