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30e édition du Dinard Film Festival: des films puissants, un hommage à Mike Leigh et de l’engagement

30e édition du Dinard Film Festival: des films puissants, un hommage à Mike Leigh et de l’engagement

03 octobre 2019 | PAR Christophe Dard

Le festival du film britannique n’a pas laissé indifférent pour fêter ses 30 ans, du 25 au 29 septembre 2019. Films sur le genre, documentaires contre le Brexit, Peterloo de Mike Leigh sur une tragédie survenue en Angleterre en 1819 et un Hitchcock d’or pour un long-métrage se déroulant à la fin de la Seconde guerre mondiale… Derrière le cliché du flegme anglo-saxon, le Dinard Film Festival a montré qu’il avait du caractère… Après tout, 30 ans est l’âge de la maturité.

 

L’équipe du film « The Keeper » © Audrey Ravache

 

A écouter certains membres du jury, interviewés par Toute la Culture, choisir un lauréat parmi les six films en compétition s’annonçait plutôt difficile. « Des films différents aux histoires fortes » pour l’actrice Sveva Alviti, dont l’actualité est chargée, entre un tournage tout juste terminé en Italie, un autre en préparation et une parenthèse théâtrale au milieu. « Des films touchants et intéressants, avec des discours sur la jeunesse en ébullition et le rapport à la famille » selon Aurélie Saada, la moitié du duo Brigitte qui s’apprête à passer derrière la caméra prochainement et avoue avoir un faible pour les comédies britanniques, le film italien de Franco Brusati Pain et chocolat (« j’aime les films qui nous promènent entre le rire et les larmes, qui racontent la fragilité et la vulnérabilité que l’on a tous en nous ») et prête beaucoup d’attention à la lumière. Le réalisateur britannique James Watkins, admirateur de Jean-Pierre Melville et de Jacques Audiard, a été « impressionné par le jeu des acteurs »… On imagine les longues heures de délibération pour le jury présidé par Sandrine Bonnaire, avec les rafales de vent et quelques élaircies entre deux averses comme partenaires de réflexion.

Mais à l’instar du public, le jury a finalement décerné le Hitchcock d’or – Grand prix du jury à The Keeper du cinéaste allemand Marcus H. Rosenmüller. Le film, qui n’a pas de distributeur en France pour le moment mais cela ne devrait pas durer, se déroule en 1945 et est inspiré d’une histoire vraie, celle de l’ex-soldat allemand Bert Trautmann. Détenu dans un camp de prisonniers en Angleterre, il joue au football, comme gardien de but, en attendant de revenir en Allemagne. Repéré par un entraîneur de foot local, il connaîtra un destin incroyable et sera le goal du club de Manchester City.

 

 

Hommage à Mike Leigh

De manière générale, les sujets historiques méconnus et dramatiques ont occupé le devant de la scène lors cette édition du Dinard Film Festival. Mr.Jones raconte le parcours du reporter Gareth Jones. Premier journaliste étranger à rencontrer Hitler en 1933, conseiller auprès de l’ancien premier ministre Lloyd George, le jeune homme décide de partir en Union Soviétique pour faire état de la prétendue puissance de l’économie. Sauf que après avoir quitté Moscou et ses charmants atours, la réalité est bien différente et toute vérité n’est pas bonne à dire. Agnieszka Holland propose une réalisation soignée, servie par des acteurs excellents (à commencer par James Norton, l’interprète de Gareth Jones), et livre un film à suspense, tendu et à la beauté âpre, sans le classicisme plutôt convenu de The Keeper.

Et puis il y avait le très attendu Peterloo de Mike Leigh. Le film revient sur la funeste journée du 16 août 1819. A Manchester, des milliers de personnes rassemblées pour demander une réforme de la représentation parlementaire sont chargés par la cavalerie dans une violence abjecte. La mise en scène de cette fresque, véritable tragédie en plusieurs actes, est impeccable. La courte scène finale, dans la blancheur glaciale d’une inhumation, contraste avec les scènes précédentes et haletantes dans lesquelles la tolérance du peuple exploité est écrasée par la lâcheté. Cela valait bien un Hitchcock d’honneur pour Mike Leigh, réalisateur exceptionnel. On se demande encore pourquoi ce chef-d’œuvre a été recalé cette année par le festival de Cannes qui lui avait remis la Palme d’or en 1996 pour Secrets et Mensonges.

 

Mike Leigh ©Thomas Echegut

 

Un festival militant

Le cinéma britannique est en pleine vitalité. James Watkins n’a pas dit le contraire, trouvant notamment dans le film d’horreur, son genre de prédilection, une incursion bienvenue de sujets sociaux. La société et son évolution semble en fait très présente de manière générale dans les films britanniques actuels. Par exemple, le court documentaire Becoming Cherrie évoque la difficulté d’être séropositif en Irlande du nord et s’inscrit dans la lignée de ces oeuvres bouleversantes sur le sujet qui plaident pour ne pas oublier. 
Le Dinard Film Festival a également présenté cette année de nombreux films mettant à l’honneur les luttes des femmes, dans leur fragilité et leur force, pietà du nouveau millénaire, mères de toutes les douleurs de notre époque, le poids de la tradition, la domination masculine, l’injustice, le racisme et le harcèlement qui se traduit par des humiliations morales et physiques.

A girl From Mogadishu, réalisé par Mary McGuckian, aborde le combat de Ifrah Ahmed pour interdire l’excision, cette pratique barbare qui fait chaque année 200 millions de victimes dans le monde. D’origine somalienne, arrivée en Irlande en 1999, Ifrah Ahmed défend les droits des femmes et des demandeurs d’asile. Elle a été subjuguée par le jeu de l’actrice qui joue son rôle, Aja Naomi King. Elle confie à Toute la culture : « Lors d’un repas dans un restaurant, je lui ai confié mon foulard pour qu’elle puisse s’entraîner à le mettre. Pendant le film, nous avons passé tellement de temps ensemble que c’était comme si elle prenait ma personnalité. Une fois le tournage terminé, je lui ai demandé, en rigolant, de me rendre mon personnage car nous étions devenues très proches. Beaucoup de gens m’ont interpellé pour parler de l’émotion suscitée par ce film et par mon histoire ».

 

Aja Naomi King dans le rôle de Ifrah Ahmed dans A girl from Mogadishu

 

Dans cette galerie de femmes qui ont soif de liberté, Katharine Gun, qui a inspiré le film Official Secrets de Gavin Hood (film d’ouverture du festival) force également l’admiration. En 2003, dans un contexte ultra-sécuritaire consécutif aux attentats du 11 septembre 2001, Gun, employée des renseignements britanniques, reçoit une note de la NSA : les États-Unis sollicitent l’aide de la Grande-Bretagne pour obliger des membres du Conseil de sécurité de l’ONU à voter en faveur de l’invasion en Irak. Katharine Gun divulgue la note à la presse et face à l’emballement médiatique, politique et judiciaire, sa vie bascule dans l‘angoisse. Elle a trahi le secret de sa profession pour empêcher une trahison aux principes des Nations-Unies et un massacre en Irak. Keira Knightley, l’interprète à l’écran de Katharine Gun, est admirable.

 

 

Cette mise en avant de femmes battantes a été consacrée par deux récompenses. Le Hitchcock « Coup de coeur » – La règle du jeu a choisi For Sama de Waad Al-Kateab et Edward Watts. En plein conflit syrien, qui à ce jour a fait au moins 370 000 morts, Waad al-Kateab, habitante d’Alep, ra-conte le quotidien d’un peuple anéanti mais encore debout, aux côtés de son mari médecin et de sa fille Sama qui n’a pour le moment qu’un héritage de ruines et de poussière comme horizon d’avenir.
Dans la catégorie des courts-métrages, In Our Skin de Rosa Beiroa remporte une mention spéciale. Comme si l’on avait le crayon à la main, le corps de la femme se dessine et prend forme sous nos yeux, ode à la féminité émancipée et nacrée.

La 30ème édition du Dinard Film Festival a également affirmé haut et fort ses convictions contre le Brexit. Alors que la situation outre-Manche est toujours floue comme Big Ben un jour de brouillard au-dessus de la Tamise, et que le scénario du pire- un Brexit dur- semble se profiler- deux documentaires plébiscités par le public permettent de comprendre l’absurdité et la catastrophe que serait la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne. Wait and Sea évoque la problématique de la pêche en cas de Brexit : qui pourra pêcher dans les eaux européennes et comment vendre le poisson de part et d’autre de la Manche ?
Postcards from the 48%, de David Wilkinson, part à la rencontre des 16 millions de Britanniques qui ont choisi de rester dans l’Union européenne le 23 juin 2016, avec des témoignages éclairants sur les conséquences du Brexit, chefs d’entreprise, parlementaires européens, retraités, jeunes actifs, philosophes, journalistes…
Ces deux documentaires ont fait l’objet de discussions et de débats enthousiasmants, preuve qu’il en faudra beaucoup pour couper la pellicule qui unit depuis 30 ans le Royaume-Uni et la France, et dont le festival de Dinard est devenu l’une des vitrines privilégiées.

 

Postcards from the 48%… Rien n’est perdu pour les anti-brexit

 

Les récompenses :
Hitchcock d’or et Hitchcock du public: The Keeper de Marcus H.Rosenmüller

Hitchcock du meilleur scénario : Vs. de Ed Lilly

Hitchcock coup de coeur: For Sama de Waad Al-Kateab et Edward Watts

Hitchcock de la critique: Only you de Harry Wootliff

Hitchcock d’honneur: Mike Leigh

Hitchcock shortcut du jury : Widdershins de Simon P. Biggs

Mention spéciale du jury Shortcuts: In our skin de Rosa Beiroa

Hitchcock shortcut du jury: Capital de Freddy Syborn

 

Christophe Dard

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Christophe Dard
Diplômé d'un Master d'histoire contemporaine et d'une école de radio, Christophe est journaliste, passé notamment par Europe 1. Il travaille depuis 2013 pour Toute la Culture. Compte Instagram : https://www.instagram.com/christophe_dard/?hl=fr

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