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[Portrait] Sarkis, artiste de la culture et de la mémoire

[Portrait] Sarkis, artiste de la culture et de la mémoire

21 mai 2015 | PAR Alice Aigrain

Sarkis n’en finit pas d’affirmer son désamour des frontières. Lui né en Turquie en 1938, d’origine arménienne installé en France depuis plus de 50 ans, est devenu le symbole de la Biennale de Venise 2015. Alors que le monde entier fait effort de mémoire en ce triste centième anniversaire du génocide arménien, regardant amèrement vers la Turquie qui, une fois de plus, ne l’a pas reconnu, l’artiste plasticien Sarkis s’expose au pavillon turque et arménien. Rappelant une fois de plus qu’il est attaché aux cultures et non aux frontières devenant ainsi l’emblème d’une réconciliation possible. Portrait d’un plasticien adoré des institutions depuis les années 60, qui continue à dire sa vision du monde à travers son œuvre.

«  Je suis très lié à la culture et pas du tout aux frontières »

Dans l’histoire de Sarkis, une anecdote semble emblématique tant elle en dit long sur son parcours. Ce fils de boucher aime à raconter sa rencontre avec l’art : en emballant un morceau de viande avec un papier journal représentant Le Cri d’Edward Munch. Son premier rapport à l’art n’a donc rien à voir avec son environnement : il découvre un artiste norvégien au milieu d’une boucherie d’Istanbul. Ce choc le suit encore dans sa création. Il a notamment repris l’œuvre dans une de ses installations où la figure criante est réduite à son minimum, mais reste cependant identifiable. Cette découverte marque surtout son désir de créer les conditions de la rencontre entre les cultures, les arts et les époques. Ainsi quand en 2007, il est invité par le Louvre dans le cadre de l’Année de l’Arménie, il décide d’exposer les quatre œuvres qui ont le plus marqué son parcours artistique : Le Cri de Munch, La Bataille de San Romano d’Uccello, Le retable d’Issenheim de Mathias Grünewald et Le Werkkomplex de Joseph Beuys. Par le biais d’une vidéotransmission, il présentera ses œuvres sans les déplacer, mais en retransmettant en direct les pièces dans leurs musées respectifs. En guise de cartel : une sélection d’objets d’art de la collection du Louvre. Le tout agrémenté par une de ses œuvres.
Sarkis par ce biais veut créer le dialogue, que ces œuvres conversent malgré leur incompatibilité temporelle et culturelle. Le choc des cultures est conçu dans son œuvre comme une voie de la création. Dans une interview donné à France Culture, il raconte avoir partagé cette vision avec Pontus Hultén. Lorsque le directeur du Centre Pompidou a organisé ses expositions (Paris-Berlin, Paris-Moscou) – aujourd’hui historiques par leur force et leur parti pris – dont le propos était justement la rencontre entre deux cultures, deux villes sans considération des frontières.

« Connaissez-vous Joseph Beuys ? »

Les conversations, les rencontres entre les cultures, Sarkis les provoque afin de vitaliser les œuvres exposées. La petite mort de l’art par l’exposition, n’est pas pour Sarkis la crainte de Malraux, mais le combat de Beuys. Ainsi quand en 1969, l’artiste déjà prisé des institutions, expose au Salon de Mai, ce dernier décide de retirer ses œuvres et de les remplacer par un papier, où il est écrit à la va-vite « Connaissez-vous Joseph Beuys ? ». Alors inconnu en France, cette démarche montre l’attachement de Sarkis pour cet artiste, qu’il découvre cette même année lors d’une exposition à Dusseldorf, et lors de son sitting d’étudiants. Le choc vient de la radicalité de Beuys. Pour ce dernier, l’énergie calorique de l’art est le fondement de la création et doit englober la vie. Sarkis réinterprète cela par un jeu sur le dialogue entre les œuvres, pour bousculer la vie routinière des objets de musées. Il va même plus loin en disant que les Visual Arts tel qu’ils sont compris (comme des arts de la perception visuelle), contribue à cet ennui – si ce n’est à cette mort – de l’œuvre, en ne mobilisant qu’un seul sens. Il faut donc réintroduire la vie, réintroduire un peu de poussière dans cette horlogerie trop bien huilée des scénographies de musée. Ainsi il n’est pas rare qu’il ajoute une bande son pour accompagner le visiteur dans ses déambulations, afin qu’à la stimulation visuelle s’ajoute celle de l’ouïe qu’il juge centrale dans la perception des œuvres.
De cette révolte contre les institutions qui figent l’art et le tue, va naître notamment l’exposition au Centre Pompidou en 2010. Pour la première fois, un artiste investit tout l’espace. De la BPI à l’atelier Brancusi que Sarkis qualifie de « pasteurisé ». Il invite Stravinsky et son sacre dans une de ses installations. Il crée la Vitrine des Innocents, mélange hétéroclite d’objets d’art, d’histoire et de consommation, qu’il place face au mur de l’atelier d’André Breton. Il permet aux visiteurs de rentrer dans l’œuvre Plight de Joseph Beuys, en y ajoutant un rite. Un dialogue s’installe alors avec l’œuvre de celui qu’il a défendu et qui est devenu son ami. En allant chercher la même feutrine que celle utilisée dans l’œuvre, en faisant des babouches avec et en invitant le visiteur à les enfiler pour entrer dans l’installation, Sarkis converse avec l’œuvre, la rend actuelle. Il lui rend sa vie en invitant le vivant dans son sein, il réinvoque son créateur originel en créant un rite qui rappelle la théorie de la mythologie individuelle de Beuys.

La mémoire, l’empreinte, la trace

Par les choix et les interventions de Sarkis, l’œuvre revit comme lorsque l’on fait devoir de mémoire, en réactivant encore et toujours une histoire pour ne pas oublier sa puissance, son importance. Ainsi quand Sarkis fait des vitraux (exposés en ce moment à la cité de l’architecture et du patrimoine) pour l’abbaye de Silvacane, lui et les verriers qui ont participé à la création apposent leurs empreintes digitales, pianotent sur les verres pour faire de leur traces le motif du vitrail. Ces empreintes, on les retrouve dans l’œuvre qu’il expose cette année au pavillon turc de la Biennale de Venise : Respiro. A l’arc en ciel de néon en verre de Murano d’une intense profondeur de couleur, sont apposés des traces de doigts d’enfants invités à barbouiller dans les pigments pour y laisser leurs empreintes. Disant ainsi vouloir créer un espace pour le spectateur, afin qu’il se sente loin de l’effervescence de la Biennale, nous retrouvons dans cette œuvre les préoccupations de l’artiste : le dialogue entre les cultures, par sa présence même dans les pavillons de la Turquie et de l’Arménie ; l’importance de ne pas laisser une œuvre se figer dans une scénographie sans vie ; et la place de l’empreinte comme marqueur d’une mémoire.

visuels : Sarkis, La vitrine des Innocents, 2010
Sarkis, Respiro, 2015 © Artsy

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Alice Aigrain

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