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[Interview] Akhenaton : le hip-hop est « une belle culture alternative aux partis extrémistes »

[Interview] Akhenaton : le hip-hop est « une belle culture alternative aux partis extrémistes »

21 mai 2015 | PAR Constance Delamarre

Le 28 avril dernier, nous avions été à l’Institut du Monde Arabe découvrir l’épatante exposition Hip-Hop, du Bronx aux rues arabes, qui se tient jusqu’au 26 juillet. Aujourd’hui, nous avons eu la chance de rencontrer son directeur artistique, Akhenaton, pour parler de l’exposition, de hip-hop, de culture. Un moment aussi simple que passionné, dont on tire quelques leçons de vie.

Pourquoi vous a-t-on proposé d’être directeur artistique de cette exposition ?

Alors l’histoire est très simple. A l’Institut du Monde Arabe travaille quelqu’un qui s’appelle Mario Choueiry (ndlr : chargé de mission à l’Institut du Monde Arabe et ancien directeur artistique chez EMI Music, une maison de disque). On était signés chez EMI jusqu’en 2005, on y a travaillé pendant 15 ans quasiment, et dans la partie EMI Arabia, il y avait Mario Choueiry qui travaillait et donc on collaborait avec lui, avec des artistes du monde arabe. On est notamment partis dans les Emirats enrigistrer avec un chanteur lybien. Puis Mario est arrivé à l’Institut du Monde Arabe, et un jour il envoie un mail à Aïcha Idir-Ouagouni (ndlr : chargée de communication et de publication à l’Institut du Monde Arabe) en lui disant qu’il avait une idée et qu’il voulait faire une expo sur le hip-hop. Cette idée était pour moi une idée d’ouverture et une idée digne de l’Institut du Monde Arabe, parce que ça montre combien ce monde s’ouvre à d’autres cultures et reconnaît des cultures qui sont très importantes aujourd’hui dans leurs propres pays. Cette expo montre à quel point des territoires comme la Cisjordanie, le Liban, le Maghreb, l’Egypte, sont bercés dans une culture afro-américaine chez les plus jeunes, qui sont énormément influencés par cette culture du graffiti, de la danse et du rap. Il a eu une idée de rapprochement, je trouve que dans la période qu’on vit actuellement c’est plutôt bon. Le plus important c’est que quand les gens sortent de l’expo, ils sont dans un état d’esprit positif et avec le sourire, il y a plein de couleurs. Ca a été une expérience constructive et c’est pour ça que j’ai remercié Mario, Elodie Bouffard et Aurélie Clemente-Ruiz (ndlr : commissaires de l’exposition), qui sont vraiment les trois personnes qui ont le plus bossé sur cette exposition.

Est-ce par la justesse que vous avez en tant que rappeur et votre légitimité en tant que figure majeure du hip-hop français qu’ils vous ont choisi, ou parce que finalement vous connaissez bien cette culture ?

C’est dur de dire légitimité dans le hip-hop parce que si demain tu commences à écrire et tu fais un premier texte, tu peux être aussi légitime que moi qui en fait depuis trente ans. C’est l’avantage du hip-hop et la différence avec les autres formes d’art. Donc la seule légitimité c’est une légitimité historique, c’est-à-dire ma connaissance de l’histoire de cette culture. C’est plus comme historien de cette culture que rappeur. J’ai vendu des millions de disques mais ce n’est pas cette légitimité là qui compte, c’est d’avoir vécu. Et donc l’avantage de se connaître avec Mario ça m’a permis de briser un côté un peu farouche que j’ai au départ avec les institutions.

Aviez-vous déjà fait des collaborations de ce genre avec d’autres institutions ?

Non, c’est compliqué pour moi et connaître Mario a facilité beaucoup de choses. J’ai connu un système de fonctionnement qui est radicalement différent de mon univers, avec du bien et du très compliqué aussi !

Vous dites dans le dossier de presse que le hip-hop est une culture accessible. Pensez-vous que la faire entrer dans les musées pourrait donner envie aux jeunes qui n’ont pas l’habitude de ces cadres de fréquenter les lieux institutionnels ?

Ca va dans tous les sens. Ca va dans ce sens là aussi, et je trouve ça important dans notre société, où les gens ont tendance à vraiment se fragmenter, rentrer des catégories. Malheureusement, la France est un beau pays mais c’est vraiment le pays des tiroirs. Dans ce sens là les gens de l’IMA sont très heureux, car ils avaient une clientèle qui avait un certain profil, et le fait de recevoir des jeunes, des très jeunes, des gens qui ne viennent pas spécialement au musée, pour eux c’est une victoire énorme. Potentiellement ce sont peut-être des jeunes qui ne rechigneront pas à aller voir l’expo des Mille et Une Nuits que j’ai vu il y a trois ans, avec des manuscrits incroyables qui font partie de l’histoire de l’humanité aussi. Ca peut être rébarbatif mais ils iront dans un espace qu’ils ont côtoyé. L’autre chose, c’est de savoir si le rap doit être au musée. Ce que je dis souvent c’est que c’est un cheval sauvage le rap, et le hip-hop en général. Ce cheval, on ne pose pas de scelle dessus, on ne l’enferme pas entre quatre murs. Le fait qu’il soit entre quatre murs pendant trois mois ne veut pas dire qu’il va y rester, mais ça permet de communiquer sur le fait que c’est une culture d’hyper-création et non pas de délinquants qui ont réussi, d’animateurs sociaux, c’est vraiment autre chose. Ce sont des couleurs, des musiques, des gens qui se sont sacrifiés pour faire connaître leur art, ce sont des lieux qui ont disparu… Je pense à 5 Pointz (ndlr : lieu principal du street art à New-York qui a été détruit en 2014) qui est une perte innommable pour notre culture, on a détruit l’équivalent d’un des monuments principaux de notre culture. Ca dit bien l’état d’esprit qui règne, y compris aux Etats-Unis sur la reconnaissance de cette culture là, à un haut niveau.

La faire entrer au musée permet-il de la reconnaître en tant qu’art ? 

Oui la reconnaître en tant qu’art et la vulgariser aussi. On montre toujours les aspects négatifs. On montre le terroriste qui rappait avant, et c’est pas la preuve que le rap crée des terroristes mais que dans cette culture baigne un ensemble de gamins de la société quoiqu’ils deviennent après. Donc on casse cette glace là, ces clichés qui existent, et on montre aux gens qui n’ont pas nécessairement envie d’aller vers cette culture que c’est magnifique. Il y a des peintres incroyables, des danseurs de fou, il y a des murs entiers de vinyles à travers les époques. C’est la culture majeure de ces trente dernières années dans beaucoup de pays.

L’exposition est-elle aussi une manière de transmettre une histoire et des valeurs ?

Bien sûr. C’est une lutte interne, il ne faut pas se le cacher. Le monde influence le rap, ce n’est pas le rap qui influence le monde dans un premier temps. C’est-à-dire que le rap absorbe le monde dans lequel il vit. Dans le rap de Gaza, vous n’allez pas entendre « mets-toi à poil, danse sur la barre », vous allez entendre d’autres paroles, d’autres types d’engagement. Le rap correspond au lieu dans lequel il se développe, ça c’est important à comprendre. Et quand je parlais de lutte interne, c’est que dans un monde occidental, c’est bien de montrer aussi ce qu’il y à côté du rap commercial qu’on entend tous les jours à la radio. Mais qui est un rap qui a le droit d’exister aussi. Sur ça j’ai beaucoup changé, avant j’étais un peu dans une époque intégriste en disant que le rap devait être comme ça, maintenant je m’en fiche tant que ça ne m’empêche pas de dormir et de me lever tous les matins. Mais par contre c’est important de proposer aussi d’autres aspects qui existent et de pouvoir dire « on est là nous aussi ! ». C’est une culture multi-facettes.

Le parallèle avec le hip-hop des pays arabes est-il une manière de faire prendre conscience de la nature historiquement engagée de cette culture ?

Ca a existé aux Etats-Unis, mais beaucoup moins que ce que l’on pense. Et l’expo le montre bien, que le hip-hop est une culture festive, de 72 à 82, il n’y a aucun morceau fondamentalement engagé, et c’est vraiment Public Enemy qui change la face de l’engagement dans le hip-hop. Et c’est à cette époque là en France qu’on reçoit le rap de manière massive. Donc on a été formé par Public Enemy et du coup le rap français a été extrêmement engagé. Il y a en plus une tradition d’écriture, de verbe en France, jusqu’à une époque récente on était assez intransigeant avec les paroles. Maintenant c’est beaucoup américanisé. Après tous les aspects sont intéressants à découvrir et justement tous les aspects de la musique des pays arabes. Par exemple la composition musicale, on entend quelques morceaux dans l’exposition, des artistes prennent des musiques de leurs traditions et les tournent complètement au hip-hop.

Avez-vous découvert des artistes que vous ne connaissiez pas ?

Bien sûr j’ai découvert des artistes. Parce que moi j’ai vraiment été bercé dans la culture américaine, même en français je ne m’y connais pas vraiment. Depuis 1980-81, j’écoute du rap américain, j’ai connu que ça donc des rappeurs comme Edd Abbas au Liban, Deeb en Egytpe… Le rap au Maghreb je connaissais un peu plus car culturellement on est très liés. Connaître le rap du Machrek c’était plus une mission pour moi.

Est-ce plus difficile d’y accéder ?

C’est de l’arabe littéraire. Aussi on n’a pas des gens originaires d’Egypte, en France il n’y a pas tant d’Egyptiens que ça. J’ai découvert un monde, des musiques hyper créatives. On parlait d’engagement, le sourire est très présent dans le hip-hop du monde arabe, l’autodérision.

Malgré le contexte des printemps révolutionnaires dans lequel il est né là-bas ?

Oui, on est beaucoup plus dark qu’eux. Dans leur lutte, je trouve qu’ils sont même plus justes que nous qui sommes à distance. On a toujours tendance nous les Européens à dire « on va vous expliquer comment faire », hautains, arrogants. Alors qu’eux qui sont soumis à des contrôles permanents, qui sont séparés de leur famille, qui ont malheureusement perdu un proche dans les bombardements de Gaza, y’a plus de vie et plus d’espoir dans leur regard que dans notre manière de trouver des solutions et d’expliquer les choses. Je pense que c’est très important que cette génération hip-hop soit soutenue, c’est une drôle d’alternative pour la jeunesse à l’embrigadement.

Est-ce presque une culture de survie ?

C’est une culture de survie, une belle culture alternative aux partis extrémistes qui peuvent être très séduisants pour une jeunesse. Mais la culture hip-hop est séduisante aussi pour cette jeunesse. C’est un combat. On n’est pas obligé d’être extrémiste et radical pour avoir des combats justes. On n’est pas obligé d’avoir recours à la violence, par contre on peut avoir recours à des faits, à du verbe, à de l’histoire, à de l’explication. L’histoire elle est là, elle ne peut pas être effacée, le monde entier la connaît. L’histoire de peuple palestinien, c’est l’histoire d’un peuple qui est chassé de sa terre, on a beau la tourner dans un sens ou dans l’autre, c’est une réalité historique. Donc au lieu de balancer des roquettes, ils écrivent des morceaux, ils font des graffitis, c’est plein de couleurs, plein de vie, ils sont souriants. Nous je nous trouve plus renfermés, en vivant des réalités moins dures. J’ai reçu quelques leçons à travers cette exposition. On ressort de ces rencontres recadré sur les choses essentielles

Dans l’exposition, il y a donc ce côté histoire et transmission, mais il y a aussi tout un aspect où le visiteur est acteur.

On aurait aimé plus, mais des coupes budgétaires ont fait que la partie interactive…c’était un peu plus cher.

Mais déjà grâce à la musique on a envie de danser, de chanter, et puis il y a tous les événements et ateliers autour de l’exposition.

C’est pour ça qu’il y a de la musique qui est diffusée. On aurait pu laisser que les casques mais vraiment je ne voulais pas que les gens soient isolés. Faire une expo sur cette culture là et avoir un isolement dans les casques…que les gens puissent les mettre une minute s’ils veulent mais qu’il y ait globalement de la musique autour, qu’on puisse s’assoir et regarder DJ Victor, qui est quand même une fierté nationale, deux fois champion du monde, il est français et c’est fou ce que fait ce gamin avec ses platines. Si on sort de sa démo et qu’on ne comprend pas que le DJing est une forme d’art avec des musiciens virtuoses, alors la cause est perdue, il faut changer d’expo !

Le fait que le visiteur soit amené à s’exprimer comme c’est le cas dans cette exposition, à être acteur finalement, est-ce que cela pourrait être le musée de demain ?

C’est ça le musée de demain, on voit le succès de l’œuvre de Sacht Hoyt sur les plus jeunes. Chaque fois que je rentrais dans l’expo, y’avait un gamin en train de crier dans le micro. Et à vrai dire, la danse est peu le parent pauvre de l’expo. Pour nous la partie danse était essentiellement interactive, avec des grands danseurs qui venaient faire des démos, des battles, des cours aux plus jeunes, mais les coupes budgétaires ont fait que cette partie n’était pas possible car assez chère. On ne joue pas les victimes, les coupes budgétaires sur la culture, c’est général.

J’ai lu récemment que Manuel Valls avouait que ces baisses budgétaires étaient une erreur.

Alors, est-ce que la solution pour Manuel Valls n’est pas maintenant d’ouvrir notre culture à des investisseurs privés ? Pourquoi les Français vont en Belgique voir des festivals, parce qu’ils sont monstrueux ! Mais il ne faut pas se voiler la face, ils sont payés même par des cigarettiers, des marchands d’alcools. Alors nous, on est les rois du ni-ni : pas de fonds privés mais on coupe les budgets. A un moment il faut prendre des décisions, nos dirigeants politiques de gauche ou de droite ne veulent froisser personne et que tout le monde vote pour eux. C’est pour ça qu’il n’y a jamais eu aucune loi sur le téléchargement en France et que nous on est des saltimbanques milliardaires qui doivent arrêter de se plaindre. Ce qu’il nous arrive, si c’était arrivé à une autre profession, le pays serait à feu et à sang. Tu es boulangère, tu te lèves à 4h pour faire ton pain et moi je rentre pour prendre ton pain, je me mets à cent mètres et je le donne. Je dis que c’est la liberté de consommation, et deux ans plus tard je mets des grosses pancartes publicitaires et je gagne des millions. Quand je vois ces grands discours qui ne servent à rien et qui bloquent le pays culturellement, politiquement… Et même au niveau de votre métier, le journalisme qui est sclérosé par une bande d’extrémistes sur internet, qui font des post haineux et qui sont suivis, il va falloir sortir de ça et légiférer. Et puis arrêter de se mentir. Ce que tout le monde sait et que tout le monde tait, c’est que les vues sur internet, tout est faux, c’est dans les budgets, et les maisons de disques signent sur ça. Donc on accepte que le tricheur gagne à la fin.

Pour finir, quelle sera la suite pour cette exposition ?

La continuation, c’est qu’on arrive à voyager et aller dans les pays arabes. C’est vraiment un objectif. Symboliquement, ce serait bien.

Interview réalisée le 20 mai 2015 autour de l’exposition Hip-Hop, du Bronx aux rues arabes (lire notre article ici) à l’Institut du Monde Arabe. Jusqu’au 26 juillet 2015, informations et réservations ici.

© Nicolas Guerin

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