Arts

Martin Parr : Objectif monde bien rangé ?

29 août 2009 | PAR Yaël Hirsch

Le Jeu de paume a verni cette semaine une exposition consacrée à l’univers du photographe anglais Martin Parr. « Planète Parr » nous mettait l’eau à la bouche en nous promettant de voir les coulisses de la chambre noire. Mais les collections de Parr sont trop bien rangées pour laisser filtrer la moindre information sur le processus de création. A voir tout de même, ne serait-ce que pour découvrir les photographe que Parr affectionne et collectionne et les clichés hypnotiques de la série « Luxury », sur le mauvais goûts des puissants de ce monde…

Avant d’être ce photographe fou que beaucoup d’entre nous ont découvert à la grande rétrospective que lui consacrait la Maison Européenne de la Photographie en 2005, Martin Parr est aussi un collectionneur et un prospecteur de talents. Montée à Munich avec la collaboration de l’artiste lui-même, « Planète Parr » alléchait car l’on pensait que l’on allait pouvoir voir la cuisine du chef, ou les dessous de la création. Dès le mur d’entrée de l’exposition où les cartes postales collectionnées par Parr sont sagement encadrées et bien alignées, l’on comprend que rien ne dépassera de la folie intérieure de l’artiste : ni sensation de folie agglutinante comme à la vision de l’atelier de Francis Bacon ni même soupçon d’une manie méthodique poussée jusqu’à la névrose puisque la quantité des objets collectionnés reste modeste, et calmement montrée sous plexiglas.

Mais l’œil du collectionneur est perçant, et la collection de photographies personnelles de Martin Parr gagne à être vue. On y (re)découvre des photographes britanniques qui partagent avec Martin Parr une grande curiosité pour la société anglaise, en noir et blanc, avec les photos des rues populaires de Tony Ray-Jones, les lieux de faits divers immortalisés par Paul Seawright et les paysages métaphysiques de Chris Philipp, les titre percutants de Graham Smith ou en couleur, avec les scènes de fêtes boschiennes de Mark Neville ou les cadres kitchs de Paul Graham. La curiosité de Martin Parr ne s’arrête pas aux limes de la Grande-Bretagne et il détient des photographies de grands noms internationaux (Henri Cartier-Bresson, Gilles Peress, Lee Friedländer, Alec Soth, Massimo Vitali, Karen Knorr, Tom Wood, et Robert Frank dont les « Américains » ont largement inspiré Parr), mais donne aussi à connaître des artistes japonais comme Keizo Kitajima, Rinko Kawauchi, et Asako Nakahashi, ou Sud-Africains David Goldblatt.



Graham Smith, « I thought I saw Liz Taylor, Bob Mitchum in teh backroom of the commercial South bank »

Par ailleurs, l’exposition un peu fourre-tout montre aussi trois séries de l’artiste lui-même, des clichés de son célèbre « Small World » s’étalent dans le jardin des tuileries, à la Yann Arthus Bertrand au Luxembourg, le « Guardian city project » (éàà ») dont les clichés sont parus dans des suppléments du Guardian donne un bel aperçu de dix grandes cilles anglaises, et la très récente série « Luxury » qui montre la jet-set avide de pierres de nourriture et de champagne, sous des chapeaux fous aux champs de course de chantilly, devant des voitures luxueuses, à la Millionaire Fair de Moscou, et noirs et blancs à part égale, dans les gradins hippiques de Durban (Afrique du Sud). Plus calme en apparence, sa photo d’une jeune grand mère allongée avec un bébé dans les bras aux sports d’hiver à Saint-Moritz, en dit en fait plus long sur la cupidité par le simple reflet du soleil dans les lunettes de la riche dame.

Ce cliché éclaire peut-être le caractère bien rangé des collections de Parr, qu’il s’agisse des loufoques plateaux kitchs en plastique bien ordonnés à la verticale du mur dans la cage d’escalier qui lie les deux étages de l’exposition, de montres, de papier toilette, ou d’objets maculés d’effigies politiques semblées sorties de la guerre froide (alors qu’il s’agit en fait bien souvent de Ben Laden, Saddam Hussein ou Bush). Le baroque et la folie du photographes sont peut-être d’autant plus percutants et leur effet d’autant plus durable qu’ils sont encadrés, rationalisés, apparemment prêt à être dégustés sans choc ou scandale. A dix milles lieues des happenings délirants des artistes ouvertement activistes, le petit monde bien rangé de Martin Parr séduit en calme et volupté avant de semer – toujours en douceur – un doute qui ouvre la voie pour une solide critique sociale.

« Planère Parr », jusqu’au 27 septembre 2009, Musée du Jeu de Paume, Place de la Concorde, Paris 1ier, mar-dim 12h-19h, 6 euros (TR 4 euros). Notez que le premier mardi de chaque mois, l’entrée du Jeu de Paume est libre pour les étudiants.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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