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L’innocence d’Adel Abdessemed s’expose au centre Pompidou

L’innocence d’Adel Abdessemed s’expose au centre Pompidou

07 octobre 2012 | PAR Bérénice Clerc

Adel Abdessemed met à nu ses œuvres au Centre Pompidou et pousse le spectateur à s’interroger sur son innocence et celle du monde.

« Je suis Innocent », la première grande rétrospective de l’artiste né à Constantine en 71, réfugié en France à partir de 94 et connu de New York à Berlin en passant par Tel Aviv, Lyon, Venise et Paris.

La violence est de ce monde de toute éternité, Adel Abdessemed la capture, la filtre, la mélange, la retranscrit et touche le réel avec une force blanche, sourde, intérieure poussée parfois à son paroxysme : le dégout du monde.

Sur le parvis de Beaubourg une immense statue noire en bronze attire l’œil des touristes et des parisiens étonnés. La violence d’un geste, figé dans la matière, l’immédiateté retentissante d’un instant, le coup de tête de Zinédine Zidane sur le torse d’un joueur italien. Héros des temps modernes, dieu du stade de la mythologie populaire, Zidane devient humain, tel Adam chassé du paradis. Coup de folie ou désir de déclin, sa violence frappe tous les spectateurs et fanatiques de football devant leur écran, au stade. Le géant populaire statufié tel Antée est photographié toute la journée et permet à un public peut-être éloigné des salles d’art contemporain d’avoir envie de le toucher du doigt et de franchir la porte de l’exposition d’Adel Abdessemed.

Mur blanc, espace épuré, un âne de Turin cabré accueille les visiteurs attirés au loin par une toile immense aux reliefs noirs encore quasi imperceptibles.

Vidéos d’un joueur de flûte « oriental » nu ; éclatement d’un citron par un pied en gros plan ; femme à l’image pure donnant le sein à un porcelet dans un bruit de succion puissant ; serpents, chiens, scorpions, poules, reptiles s’entretuant dans une usine sous un soleil brulant ; frottements érotiques de plusieurs couples au bord de la pornographie en public, un arc en ciel de violences visuels et sonores, dérangeants les uns, fascinants les autres, questionnent le monde et notre rapport à celui-ci.

Après ce parcours vidéo et la rencontre d’un avion sandwich, la grande toile devient lisible, son immensité coupe le souffle. Un immense rectangle comme celui de Guernica, une violence aussi puissante, des corps imbriqués, brulés, entrelacés, d’animaux naturalisés. Ils attaquent, crient, souffrent, sont figés dans une violence guerrière et animale. Victimes saisies au cœur de la vie, massacre d’innocents, terrassés, terrorisés et terrorisant. Si le visiteur ose s’approcher sans craindre le réveil de ces animaux inanimés, une odeur légère, saisissante de feu froid et de viande l’envahissent puis les loups, les belettes, les lapins et autres transpercent avec froideur de leurs regards puissants. Who’s afraid off the big bad wolf ?

Dessins d’animaux, étoile odorante sculptée dans le cannabis, image du monde en étiquettes de boites de conserves semblent évidemment ensuite plus anecdotiques.

Une dernière salle spacieuse happe le visiteur par des cercles parfaits sur fond blanc réalisés en fil barbelé comme ceux utilisés à la prison de Guantánamo. Tranchante perfection, blancheur des endeuillés, saisissante répétition, le visiteur se questionne encore et toujours.

Autour de lui des voitures calcinées figurent le réel d’une banlieue sans souffle, coupée de son énergie vitale, obligée à la violence pour tenter de faire entendre la souffrance de l’abandon, la déchirure, le manque, le sentiment d’être au monde comme n’y étant pas. A deux pas un bateau, rempli de poubelles, voyage au gré des vents du monde tel un boat people flottant.

Quatre Christ d’une beauté saisissante, si elle existe, accrochés à un mur blanc immaculé, sculptés dans les mêmes fils barbelés tranchants que celui des cercles montrent l’étendue de la culture artistique d’Adel Abdessemed. Toutes les peintures et les sculptures de la figure humaine depuis la nuit des temps sont inclues dans ces quatre Christ. Berger fondateur d’une société Chrétienne, juif, prophète pour les musulmans, Jésus est une figure emblématique de la souffrance et de la violence du monde. L’innocence de Jésus ,jugé par Ponce Pilate ,est encore une question théologique. Celle d’Adel Abdessemed va être au cœur des débats.

L’artiste livre une rétrospective forte de son travail et ne peut laisser indifférents. Certains fuiront la violence qu’il tend tel un miroir, d’autres oseront s’y frotter, l’accepter, la reconnaître, la combattre et avancer pas à pas contre elle pour construire le relief et dessiner les contours d’un monde ou chacun pourrait avoir sa place.

 

Visuels (c) : Adel Abdessemed.

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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