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La Valise mexicaine enfin de retour à Paris ! CAPA, TARO, CHIM – Les négatifs retrouvés de la guerre civile espagnole

La Valise mexicaine enfin de retour à Paris ! CAPA, TARO, CHIM – Les négatifs retrouvés de la guerre civile espagnole

04 mars 2013 | PAR Smaranda Olcese

Retrouvée après 70 ans de péripéties rocambolesques, La Valise mexicaine arrive enfin à Paris. Près de 4500 négatifs tirés en planches contact,  signés par Robert Capa, Gerda Taro et Chim, nous plongent littéralement dans la tourmente de la guerre civile espagnole. Ils mettent en exergue un tournant essentiel dans la redéfinition du photojournalisme et signent l’acte de naissance d’une nouvelle manière de voir.

Sa trace avait été perdue depuis 1939, suite au départ précipité de Robert Capa pour les Etats Unis. Son sort est le sujet d’une véritable saga romanesque : amenée en vélo de Paris à Bordeaux par un ami du photographe, confiée à un inconnu censé la déposer au consulat de son pays, le Chili, la Valise mexicaine refait surface au Mexique, et sera restituée à l’International Center of Photography de New York en 2008, alors que, depuis la fin des années 70, des appels à témoins étaient publiés dans les revues de photographie partout dans le monde.

Dans un très bon état de conservation, les négatifs des clichés de la guerre civile espagnole, pris entre 1936 et 1939 par Gerda Taro – compagne de Capa, tragiquement disparue en 1937 pendant la bataille de Brunete –, David Seymour, dit Chim et Robert Capa, présentent un exceptionnel intérêt documentaire. Si certaines images nous sont déjà familières grâce à des tirages d’époque ou à des reproductions, la plupart restaient totalement inédites. L’ordre de la prise de vue offre également des informations cruciales sur la manière de travailler de ces pionniers du photoreportage engagé, véritables fondateurs de la photographie de guerre. Le choix des commissaires, Cynthia Young pour l’ICP de New York et Nicolas Feuille et Dorota Sniezek pour le MAHJ de Paris, de présenter les quelques 4500 négatifs sous la forme des planches contact agrandies est ainsi parfaitement justifié. Les séries et les séquences d’images se déroulent sous nos yeux et nous avons le privilège de suivre la logique de fabrication d’extraordinaires essais photographiques, d’observer des récits poignants, en train de se construire, au gré des déclics dont la cohérence les apparente à des scénarios de films ou à des actualités filmées.

Dans l’antre du Musée d’art et d’histoire du judaïsme, l’exposition s’ouvre sur cet inestimable trésor, une restitution inespérée de l’histoire : les trois petites boites de la valise et leurs négatifs miraculés. Dans une même vitrine, deux des carnets de contact créés par Capa, Taro et Chim, conservés aux Archives nationales de Paris, offrent un instrument de travail précieux pour l’identification des films mélangés. Le parcours ponctué par 32 sections s’engage avec les travaux de Chim qui avait pris le parti de documenter la guerre derrière la ligne de front, là où la vie s’efforçait de suivre son cours malgré les terribles conséquences du conflit. Dans ces premières séries de l’été 36, nous sommes frappés par l’effervescence collective, par la mobilisation et la ferveur qui galvanise le camp républicain, que ce soit dans les manifestations populaires à Madrid ou dans les messes en plein air des catholiques basques engagés dans la cause. Chim s’attarde avec un même intérêt sur les portraits des personnalités marquantes de la guerre civile espagnole (Frederico Garcia Lorca, Dolores Ibarruri, surnommée La Pasionaria ou encore André Malraux) et sur les visages pleins d’héroïsme et de dignité d’Espagnols anonymes, tels ces jeunes républicains à Toledo, cette vieille femme iconique à Badajo ou encore les Dinamiteros dans les décombres des Asturies.

Robert Capa et Gerda Taro se tiennent quant à eux au plus près de la ligne de front. Les tranchées à Madrid, les ruines – de nombreux tas de gravats et bâtiments éventrés suite à des bombardements –, la vie qui s’acharne à continuer contre et malgré tout, à l’image de ces joueurs de guitare aveuglés, photographiés par Gerda Taro. La nouvelle armée du peuple se réorganise à Valence en mars 37, comme le montre une série dans laquelle la jeune photoreporter s’affirme à travers des angles de prises de vues plus aigues, dans un style marqué par le constructivisme russe. A la morgue de Valence enfin, Taro regarde avec insistance la mort en face. La force de ces images dramatiques, en mouvement, vient de la grande proximité avec leurs sujets que les deux photographes ont choisi d’assumer. Ils sont engagés aux côtés des combattants républicains, ils font partie de l’histoire. Au pas de course, dans le sillage des assaillants dans l’attaque de Granjuel, à tel point qu’on a pu s’interroger sur l’éventuelle mise en scène par Robert Capa de cette série.  Le film se voile subitement, de nombreux défauts marquent le négatif, les images sont violement surexposées, leur silence blanc, absent, témoigne de la brutalité du confit, du chaos qui règne lors de la bataille de Brunete où Gerda Taro perdra la vie, première photoreporter femme morte au combat.

Points d’orgue de l’exposition, à mi-chemin du parcours, quelques objets retrouvés au début des années 80 dans un grenier du 37 rue Froidevaux, ainsi que des clichés de Fred Stein qui représentent Taro, évoquent les années parisiennes du jeune couple qu’elle forme avec Capa.

Robert Capa retournera sur la ligne de front à Teruel en 38, en Catalogne, lors de la mobilisation, à Sègre, et jusqu’aux camps d’internement en France au printemps 39, sur les plages désolantes d’Argelès, Barcorès, Bram, d’où il rapporte cette bouleversante image d’un homme avec son violoncelle. Le piétinement pénible des convois de réfugiés dans le sable, vers la mer, la désolation de tant d’espoirs écrasés, le photographe témoigne en exécutant des nombreuses prises de vues consécutives d’une même scène, ce qui accentue une forte impression de film arrêté.

Cette exposition est essentielle pour la mise en perspective des rapports complexes que le métier de photographe entretient avec le réel dans l’une de ses manifestations les plus brutales.  Un seul bémol : la taille réduite des planches contact. Certes elle nous contraint à une plus grande proximité avec les images.

visuels © Robert Capa,  David Seymour / Magnum – International Center of Photography

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Smaranda Olcese

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