Arts

L’œil de cinq photographes à La Maison Européenne de la Photographie

04 février 2010 | PAR Delphine Ameline

La Maison Européenne de la Photographie propose une magistrale rétrospective de cinq photographes aussi différents que complémentaires. Du 3 février au 7 mars Sarah Moon présente « Le Théâtre de Turin » et jusqu’au 7 mars, Luc Choquer, Philippe Bordas,  Elliott Erwitt et Yousouf Wachill exposent leurs visions du monde.

Luc Choquer parle de la société avec « Les Français »

À travers trois salles, Luc Choquer montre sa vision de la société française dans un réalisme presque dérangeant. C’est à l’occasion de portraits réalisés pour des magazines que le photographe a trouvé ses modèles. Une plongée au cœur d’une société en pleine mutation, au bord du chaos. Dans cette société individualiste, Luc Choquer est allé à la rencontre des gens comme vous et moi. Et finalement, n’est –il pas plus simple de photographier son voisin de palier pour comprendre qui sont « Les Français » ? Dans la série éponyme, chaque photo de Choquer raconte une histoire  et met en situation les personnages. On imagine à travers chaque portrait un épisode, un drame. Les modèles ont des airs graves qui laissent imaginer un mal-être. Chaque cliché se concentre sur un thème de société, comme celui de la famille recomposée, ou encore celui du déracinement (le cliché d’un couple sexagénaire, sourire aux lèvres, avec deux petites filles noires aux  visages désespérés, est assez évocateur). Cette idée se prolonge par une satire de la société bourgeoise. Le photographe se moque des conventions. Voilà pourquoi chaque personnage bourgeois dégage une grande tristesse alors que la joie de vivre  émane des portraits de français « non conventionnels ». On s’amuse de voir un couple de personnes âgées rire aux éclats sur une moto dans un jardin, de deux handicapés qui inspirent la joie de vivre. Plus dramatique, et au coeur  de nos préoccupations sur la violence, on trouve dans « Les fançais » une photo poignante d’un homme en pleine manifestation brandissant une affiche « RATP » au milieu d’une explosion.

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Sarah Moon conte le « Le Théâtre Royal de Turin »

Dans un tout autre univers, Sarah Moon laisse place à l’imaginaire et au rêve en photographiant les coulisses de l’opéra de Turin et les éléments intemporels de la scène. Agarttha Art invite chaque année, depuis 2001, un photographe à exprimer sa vision du Piémont. Pour Sarah Moon, le théâtre se photographie vide. Des clichés intimistes qui jouent sur la lumière à peine perceptible, avec des effets de vertiges et de perte de temps.  Elle raconte sa vision du Théâtre Royal de Turin avec un onirisme noir qui laisse entrapercevoir des ombres et des apparitions troublantes d’un lieu déserté. Elle préfère suggérer plutôt que dire. Un conte qui laisse place à l’imagination pour ce théâtre historique.

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Philippe Bordas plonge au cœur de « L’Afrique héroïque »

Les salles dédiées à Philippe Bordas offrent une mise en scène parfaite. On entre dans une pièce obscure qui fait littéralement exploser les couleurs. L’exposition se divise en trois parties : « Les chasseurs du Mali », « Frédéric Bruily Bouarbé » et « L’Afrique à poings nus ».  Les chasseurs du Mali sont les descendants de l’empire démocratique de Soudjata Keïta, corps d’élite de l’empire du Mali. Ils ignorent les frontières nées de la colonisation et vivent sur la presque totalité de l’Afrique de l’Ouest, sur les actuels Mali, Sénégal, Gambie Guinée, Guinée Bissau, Mauritanie et une partie de la Côte d’Ivoire. Les montrant armés de fusils ou de hachettes et vêtus des mêmes tenues que les chasseurs-2cavaliers et soldats du roi Soudjata Keïta (1190 – 1255), les photos offrent un mélange de dureté et de beauté. Pratiquement tous les clichés montrent un guerrier armé accompagné d’un animal.  Des portraits, encore et encore, dont on ne se lasse pas. Chaque guerrier africain dégage une expression particulière. Philippe Bordas a su montrer l’Afrique de façon atypique. Plutôt que de tomber dans le cliché de la dénonciation et de la misère, il a préféré montrer une « belle Afrique », avec des chasseurs soudés qui forment une confrérie de type maçonnique où les hommes sont recrutés sans considération d’origine ou de classe.

La deuxième exposition en noir et blanc raconte l’histoire de « Frédéric Bruly Bouarbé », grand artiste africain. Enfant pauvre de la Côte d’Ivoire,  il est touché par une révélation divine : il se voit sauveur de la culture africaine par l’invention d’une écriture. Il invente des pictogrammes

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et développe un système syllabique cohérent. Il construit une œuvre encyclopédique prodigieuse, mêlant contes, légendes et dessins. Tout comme son œuvre, l’exposition de « Frédéric Bruly Bourabé » est une poésie en noir et blanc de ses écrits, l’histoire invraisemblable du grand artiste africain.

Ne vous méprenez pas sur le titre de la troisième exposition de Philippe Bordas, « L’Afrique à poings nus » ne parle pas de sport. C’est une plongée dans un bidonville rempli de rituels. On y voit la force, la grâce, mais pas la violence. D’un côté, une arène à ciel ouvert pour les lutteurs duSénégal, de l’autre la boxe en cellule pour les boxeurs du Kenya. Ces magnifiques corps africains s’affrontent, s’entrainent, ou posent pour le photographe. Une violence implicite qui laisse place à un combat qui se danse.

 

Elliott Erwitt dévoile ses coups de cœur avec « Personal Best »

Première photo, un enfant noir au sourire malicieux pointe un revolver sur sa tempe (« Pittsburgh, Pennsylvanie, USA 1950 »). Touchants et parfois drôles, les clichés de « Personal Best » représentent une compilation des coups de cœur des travaux du photographe à travers plus de cent-trente œuvres et soixante ans de carrière. Membre de l’agence Magnum depuis 1948, Elliott Erwitt nous embarque aux quatre coins du monde. Un certain nombre de photos illustrent une société neutre et aseptisée. Puis, on découvre un photographe qui joue avec les images avec un humour graphique hors pair dans « Felix, Gladys et Rover » en 1974.ou  avec l’homme à la tête de chien dans « New York City » en 2000.  Après tout, « les chiens sont comme les gens avec des poils en plus » dit-il. Elliott Erwitt arrive à saisir des instants incongrus que nul ne peut voir. Si ce n’est peut-être l’œil qui vous regarde depuis la photo elle-même. . Il capture non pas le tableau d’un musée mais le spectateur qu’il voit comme « un gibier » (« Musée Prado, Madrid »1995). Difficile de ne pas s’amuser devant ces photographies absurdes et comiques.

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Yousouf Wachill inquiète avec « Effacements, 1991 – 2008 »

wachill002Personnalité incontournable du monde de la photographie, Yousouf Wachill expose, dans une petite salle, des photos atypiques d’images sombres et floutées. Des portraits à peine perceptibles en dehors d’un regard fixe. Entre l’objectif et la réalité, le photographe instaure une distance. Il préfère l’aura aux visages, à travers une inquiétante étrangeté.

 


Sarah Moon, « Le Théâtre de Turin », du 3 février au 7 mars.

Luc Choquer (« Les Français »), Philippe Bordas (« L’Afrique héroïque »), Elliott Erwitt (« Personal Best ») et Yousouf Warchill (« Effacements 1991 – 2008), du 3 février au 4 avril.

Maison Européenne de la Photographie, 5 rue de Fourcy, Paris 4e, M° Saint Paul.  mer-dim, 6,50 euros (TR : 3,50 euros), Tel : 01 44 78 75 00.

 

 

 

 

 

 

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Delphine Ameline

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