Arts

Interview : Michelangelo Pistoletto : « J’ai défini la formule de la création : elle peut être utilisée par tout le monde. »

Interview : Michelangelo Pistoletto : « J’ai défini la formule de la création : elle peut être utilisée par tout le monde. »

04 octobre 2019 | PAR Yaël Hirsch

A l’occasion de la Nuit Blanche, la Cité des sciences et de l’industrie, Thanks for Nothing présentent un projet artistique, solidaire et participatif qui réunit l’art et l’environnement dans l’ensemble des espaces intérieurs et extérieurs de la Cité. L’un des pionniers de l’arte povera, Michelangelo Pistoletto sera présent pour la réalisation de deux performances exceptionnelles. Dès 19h30, il lancera la programmation de la soirée grâce à la performance « Sculpture de promenade ». À 21h, le public est invité à participer à la performance géante du « Troisième Paradis » (inscription pour participer, ici). Ces deux projets s’inscrivent dans la lignée de son art inscrit dans la cité, porté par la Cittadellarte qu’il a fondée à Biella, sa ville natale. Interview avec un artiste encore et toujours visionnaire. 

Proposer deux performances à Paris, en pleine Nuit Blanche, cela s’inscrit dans une longue histoire entre la Ville Lumière et vous…

En 2010, le maire de Paris m’avait invité à faire une oeuvre sur la façade de l’Hôtel de ville.  C’était « aimer les différences », « amar la differencias », dans toutes les langues du monde, écrit par un néon qui couvrait toute la façade. C’était une participation ici, à la Nuit Blanche, il y a 9 ans. Après, j’ai eu beaucoup d’occasions de montrer mon travail à Paris. La nuit du 21 décembre 2012, nous avons fait un grand « Troisième Paradis » avec 360 personnes. Tout le monde disait que cela devait être la date de la fin du monde. La fin du monde n’est pas arrivée, même nous sommes bien engagés pour y arriver bientôt. Ce soir-là nous avons plutôt déclaré le début d’un Nouveau monde. Et c’est comme ça que nous avons créé le « Rebirth Day », la journée de la Renaissance. Enfin, en 2013 le Louvre m’a invité à présenter le « Troisième Paradis » à l’intérieur et sur la pyramide. La Nuit Blanche vient aujourd’hui comme quelque chose de familier. 

Lors de cette Nuit Blanche 2019, il y aura deux performances. Comment percevez-vous cette forme d’art? Qu’est-ce qui doit disparaître et qu’est ce qui doit rester ? 
Ce qui reste, c’est ce que nous sommes  en train de faire avec les écoles. Cette semaine, je suis allé à l’école maternelle Lesseps pour parler à des enfants qui vont participer à la procession du 5 octobre et aussi et aussi aux membres des associations La Timmy et la Clôche.  

De l’atelier à la sphère sociale

Vous allez parler dans combien d’écoles lors de votre passage à Paris ?
Pour l’instant, avec l’associations Thanks for Nothing, nous avons rassemblé cette école Lesseps et d’autres associations. L’organisation Timmy (pour «Team mineurs») s’occupe de la scolarisation des migrants.« La cloche » s’occupe de relier les personnes sans abris avec des commerçants, des personnes qui peuvent les aider. Et nous avons commencé à faire la sphère qui va devenir sculpture mobile ensemble, au lieu de la commander. L’atelier  de préparation avait lieu avec  les enfants de maternelle qui ont travaillé sur le climat et imprimé leurs pensées sur la sphère.  C’est comme un engagement. Cette sphère va être roulée  lors de la Nuit Blanche. Elle restera probablement à la Galleria Continua après, pour être prêtée à des écoles, afin que d’autres propositions soient ajoutées. Donc c’est une sphère qui va être recouverte chaque fois avec les pensées et les propositions de morceaux différents de populations.

La première fois que vous avez fait évoluer cette sphère, c’était en 1967 à Turin. Continuer la Sculpture de promenade c’est une même chaîne de continuité pour vous ?
C’est toujours le même propos : il s’agit de faire sortir une oeuvre d’art de l’atelier. L’oeuvre va évoluer par les gestes de n’importe qui dans la ville, dans le monde. La première fresque c’est moi qui l’a faite, mais maintenant, la sphère est sortie de l’atelier et ce sont les autres qui la font. Vous savez, je pense que c’est un peu l’inverse de ce que Duchamp a fait. Duchamp a pris un objet de la la vie quotidienne et l’a amené dans la cathédrale de l’art.  Et j’ai pris une œuvre qui est née dans l’atelier, qui est une cathédrale de l’art, et je l’ai faite sortir. C’est alors l’art qui entre dans la société. C’est très symbolique. Après, tout mon travail a suivi ce symbole. J’ai fait du théâtre dans la rue, j’ai organisé beaucoup d’activités qui ont mis en contact les artistes avec les différents secteurs de la vie sociale, et je l’ai fait en créant « Cittadellarte », c’est un lieu qui rassemble tous les différents secteurs de la vie sociale et met l’art en connexion. De faire rouler la sphère publique.  La sphère, c’est justement l’objet roulé dans la performance Sculpture de promenade. La valeur de  cette sphère c’est de  faire aller le hasard vers notre vision. La sphère représente le hasard, en italien « Il caso ». Quelque chose qui est là et chacun veut en prendre possession et le mettre à disposition. des autres. Les gens qui se trouvent dans le mouvement de cette sphère se réunissent sous le sceau du hasard. 

Et votre Cittadellarte poursuit l’action commune permise par la sphère…
Oui, nous mettons l’art en condition de réagir à tout les sujets de la vie sociale. Politique, économique, religion, éducation, architecture, mode, artisanat, nature… Tout ce qui existe. Il y a cette sphère, qui est la sphère de l’art et c’est elle qui met en communication tout cela. Et chaque élément de la société va trouver une sorte de compétition créative avec les autres éléments des différents secteurs. A partir du  jour du « Rebirth » en 2012, nous avons commencé le projet du Troisième Paradis. Artistes et non artistes l’ont réalisé ensemble, ce Troisième Paradis. Je peux donner une image : dans un cercle, on a une équipe, dans l’autre cercle on a l’autre équipe, et au centre on a le jeu. Le jeu du football.

Et ces cercles, cela a quelque chose à voir avec Dante ou pas du tout ?

Ceci vient du signe mathématique de l’infini, que j’ai dessiné en croisant deux fois la ligne. Positif, négatif, et l’oxygène, l’électrique, le masculin, féminin. C’est le symbole de la création. Mais aussi c’est le symbole de notre équilibre, parce qu’il faut, quand on entre en conflit, que le conflit se transforme en équilibre. Donc, c’est un symbole utile pour la société. Celle-ci cherche toujours l’équilibre entre les contre-positions.

« Deux paradis sont en conflit »…

Et le Troisième Paradis s’appelle troisième parce qu’il y a trois parties ?
Parce que le premier paradis est la nature, quand on était encore tout, totalement intégré dans la nature. Le deuxième paradis est le paradis artificiel qu’on a créé en sortant de la nature. Aujourd’hui, ces deux paradis sont en conflit. Le paradis artificiel scientifique, technologique s’est éloigné de la nature et ça nous rend problématique de regagner un rapport avec la nature. Et avec le cercle central, nature et artifice doivent trouver le nouveau monde qui est le troisième paradis. J’ai utilisé le mot paradis, parce que paradis vient de l’ancien perse, et représente le jardin protégé. Pour faire naître la végétation dans le désert, ils avaient créé des murs ronds, des murs de pierres rondes, pour protéger l’intérieur des vents du désert et permettre à l’humidité de créer la nature. La capacité d’utiliser la nature a été considérée comme un miracle. Et c’est de là que l’artifice est né. Mais cet artifice qui était merveilleux, petit à petit est devenu dangereux. Alors il faut recommencer, repenser le premier paradis, le premier jardin, le deuxième, artificiel, et le troisième qui doit être l’unification des deux. 

Repenser le paradis ensemble si l’on se tient la main…

Oui, se tenir la main ça veut dire « nous ». Se tenir la main, c’est un symbole, qui veut dire que nous sommes individuellement responsables de nos rapports pour créer une société. C’est la formule de la création. Comme artiste, je n’ai pas seulement fait une oeuvre personnelle, mais j’ai défini la formule de la création, qui peut être utilisé par tout le monde.

Qu’un arbre soit planté pour chaque participant au Troisième Paradis est une action qui vous émeut ? 

Chaque ambassade du Troisième Paradis produit une activité, une vision, une collaboration autonome. L’idée de planter un arbre a été proposée à plusieurs reprises, à Assise,  il s’agissait d’oliviers, et pour la Nuit Blanche, avec « Le parti poétique » ce sont d’autres types d’arbres. Nous commençons par 15 arbres à planter tout de suite et nous développerons après.

Vous m’avez beaucoup parlé d’environnement, mais l’autre grand sujet de la performance du 5 octobre est d’aider les réfugiés. Qu’est-ce que l’art peut faire pour eux ?

Mais vous savez, l’histoire politique, économique et sociale, de la terre est basée sur les réfugiés. Tout le monde a toujours changé de places. Il paraît que l’Humanité est née en Afrique… Les hommes et les femmes sont toujours parti(e)s. Soit pour exploiter quelqu’un, de l’Afrique vers l’Europe ou les Etats-Unis, soit pour trouver un jour meilleur. Tout a toujours été une question de mouvement. Il faut commencer à organiser un nouveau monde  autour de ce mouvement, avec un nouvel équilibre qui n’exploite plus, mais qui tourne autour du « vivre ensemble ».

Dernière question aussi symbolique que pratique : que se passe-t-il s’il pleut lors de la Nuit Blanche ?

Quand j’ai fait mon exposition au Louvre, tout était organisé, et il s’est mis à pleuvoir  d’une façon folle ! Et tout le monde disait « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? », moi j’ai dit : « Attendez cinq minutes et vous aurez le soleil ». Cela a marché!  Il faut jouer avec la nature et il faut avoir un peut de patience…

visuels :

 

Michelangelo Pistoletto parle aux élèves (c) Laura SALAS REDONDO

Michelangelo Pistoletto « Le Troisième Paradis » (c) Fondazione Pistoletto /Cittadellarte & Galleria Continua

MNNQNS + WHYPD – Rouen à l’Honneur
Il est « Minuit quelque part » avec Mélodie Lauret
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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