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Rencontre avec Olivier Masmonteil : « je travaille sur le paysage, c’est mon sujet de peinture »

Rencontre avec Olivier Masmonteil : « je travaille sur le paysage, c’est mon sujet de peinture »

14 mai 2020 | PAR Zeliechloe

Olivier Masmonteil présente son travail à la galerie Thomas Bernard du 12 mai au 31 juillet 2020. Entre voyages, photos vieillies et souvenirs, ses peintures dévoilent des paysages lointains aux couleurs des crépuscules exotiques. Le crème et le sépia s’associent pour des toiles aux paysages fantasmés aux parfums de nostalgies et les arbres millénaires sont perdus dans un horizon dérobé aux paysages néo-zélandais. Rencontre avec ce peintre aux mille et un voyages.

Vous peignez beaucoup de paysages ; et vous voyagez beaucoup. C’est une source d’inspiration pour vous ?

Exactement, je travaille sur le paysage, c’est mon sujet de peinture. Dans un premier temps, c’est par le paysage que j’ai essayé de comprendre et d’expliquer la peinture. Au début, c’était beaucoup du travail d’atelier, je voyageais surtout à travers les livres. Puis à partir de 2007, j’ai commencé à faire des grands voyages. Et ces voyages m’ont permis de questionner l’horizon, de comprendre de quoi étaient faits ces paysages qui m’inspiraient tant.

Caprccio corezzien (capricci)- 2019- huile sur toile – © Hugo Miserey 

Est-ce que vous pouvez nous parler de votre dernier grand voyage ?

Je vais vous parler de trois grands voyages successifs qui ont directement inspiré l’exposition.

L’été dernier, je pars à Madagascar pour un mois. C’est un pays que je ne connais pas, un pays fantasmé. Il y a le fantasme africain, il y a le fantasme insulaire… C’est une île avec plus de 18 ethnies différentes. Je savais donc que j’allais être confronté à des cultures différentes. J’étais notamment très curieux de rencontrer le peuple Vézos qui est un peuple de pêcheur. Ce voyage, c’est ce qu’on pourrait appeler une évasion romantique du voyage exotique. L’exotisme dans tout ce que ça peut avoir dans l’imagerie occidentale : palmiers, bananiers, couchers de soleil, plages, lagons… Et toutes ces choses se télescopent et deviennent des images, des odeurs, des parfums. 

Au mois de janvier, je suis parti en Finlande parce que je voulais voir une aurore boréale. Je suis parti quatre jours et j’ai eu la chance d’en voir une. J’en ai témoigné par un petit tableau.

Tout de suite après, je suis parti un mois en Nouvelle-Zélande. C’est un pays que je connais bien, ça fait dix fois que j’y vais. Un pays que je découvert lors de mon premier tour du monde et ça avait été un vrai coup de foudre avec ce pays. Au début j’ai eu du mal à comprendre les raisons de ce coup de cœur, surement parce que c’est un pays où la trace de l’homme est faible. La France devait ressembler à peu près à ça, il y a 1500 ans. Il y a un littoral qui n’est pas du tout aménagé ; tu vois les rivières quand elles rentrent dans la mer de façon totalement naturelle. Et c’est très surprenant d’ailleurs. Il y a encore des forêts primaires, et puis c’est un territoire avec une grande variété de paysages. C’est une île avec une chaîne de montagnes, les Alpes, comme en France. C’est donc un pays avec un côté où il y a énormément de pluie, des forêts primaires, des fougères arborescentes. Et de l’autre côté, des déserts, des sommets enneigés, des rivières de glaciers.

Et comment les voyages rentrent-ils dans votre processus créatif ?

J’ai un petit protocole quand je pars dans des grands voyages, comme Madagascar. Je prépare des tableaux couleur crème, une toile monochrome. Cette couleur vient d’une collection de vieilles cartes postales qui ont cette couleur un peu jaunie, un peu ivoire. Ensuite, la première chose que je fais quand je rentre de voyage, je vais à l’atelier et je peins les images de ce voyage, mais avec une couleur sépia qui va donner cet aspect vieille photo. Puis, je laisse les tableaux se reposer 2 semaines, 1 mois, 2 mois… ça dépend. Et arrive un jour où le souvenir et la nostalgie du voyage remontent et lorsque cette nostalgie remonte, j’ai envie de revivre mon voyage. La magie de la peinture, c’est un peu comme le parfum ou l’odeur, ça peut te replonger non dans le souvenir mais dans la réalité du souvenir. C’est l’histoire de la madeleine : tout à coup tu te transportes dans le lieu de ton souvenir et l’émotion devient très forte. Dans l’atelier, ça se joue avec des couleurs, avec des matières… par un jeu avec la palette je vais essayer de retrouver des ambiances, des émotions.

Le voile effacé, pourquoi ce titre pour l’exposition ?

Au retour de mon voyage de Nouvelle-Zélande, il y avait des tableaux de Madagascar qui n’étaient pas encore finis. J’ai alors repris ma couleur crème et j’ai effacé, par endroits, Madagascar pour venir mettre dessus des souvenirs de Nouvelle-Zélande. Les tableaux sont devenus des strates de souvenirs, et, pour moi, le principe de la peinture c’est recouvrir pour dévoiler. C’est la magie de la peinture, Claude Monet quand il peint, il vient recouvrir avec de la matière mais il va faire naître de la lumière. Chaque artiste va, à sa manière, dévoiler son sujet, ses sentiments, son âme.

Est-ce qu’on peut parler de patchwork de souvenirs pour ces toiles-là ?

Souvent je parle de sampling, j’appartiens à une génération où beaucoup de mes amis mixaient. C’était l’essor de la techno ; avec deux morceaux, on en créait un seul. Très souvent, en peinture, j’ai l’impression de faire ça : il y a de la citation de l’histoire de l’art, de la référence à la photographie, des strates et des manières de peindre différentes au sein d’un même tableau.

 


Madagascar souvenirs effacés #1 (Les paysages effacés)- 2019 – Huile sur toile – 120×100 cm 

Vous avez dit « J’arrive à un moment de ma vie d’artiste ou je réalise que je suis peintre« , ça veut dire quoi être peintre pour vous ? 

J’ai toujours peint, mais je pense qu’il y a des grandes étapes dans la vie d’un artiste. J’ai découpé trois phases qui constituent trois chapitres de vie. J’ai appelé le chapitre 1 : la possibilité de peindre, le chapitre 2 : le plaisir de peindre et le chapitre 3 : oublier la peinture. Cette analyse vient de l’observation de la vie d’artistes. Si on prend un artiste comme Titien, il y a sa phase d’apprentissage, sa grande phase maniériste et, vers la fin de sa vie, on voit des thèmes religieux ressortir. Autre exemple d’un artiste un peu différent, Claude Monet : il y a la phase d’apprentissage, la grande phase impressionniste et les bassins des nymphéas. Pour Pierre Soulage, il y a la phase d’apprentissage, l’abstraction et l’outrenoir. On voit que ce ne sont plus les mêmes choses qui les intéressent entre ces phases. Il n’y a pas de raison que j’échappe à ces règles ; alors j’essaye de comprendre ou d’identifier ces moments-là dans mon propre parcours. 

Donc pour vous…

Pour moi, la phase d’apprentissage a duré une douzaine d’années, elle correspond à la phase autour du paysage. Quand je dis « j’ai l’impression je deviens vraiment peintre« , c’est parce que, aujourd’hui, je comprends beaucoup mieux les problématiques qui étaient là, sous-jacentes, mais que je n’arrivais pas encore à verbaliser. Il y a une phrase que j’aime beaucoup de Soulage « c’est ce que je trouve qui me dit ce que je cherche« . Cette phrase résume bien le caractère intuitif de la création, de l’art. 

Donc vers une peinture plus consciente ? 

Oui, et du coup on rentre encore plus dans la peinture. Il m’arrive de revisiter des séries que je faisais avant, parce que j’ai l’impression de les avoir faites de manières plus intuitives et là, en les refaisant consciemment, je remonte un fil. Ça permet de simplifier les choses, de supprimer ce qui était peut-être accessoire et d’aller plus à l’essentiel. 

 

Double Sunset (Les paysages croisés) – 2019- huile sur toile- 160×130 cm

Pour vous, qu’elle est, aujourd’hui, la place de la peinture parmi toutes les formes d’art ?

Je suis convaincu que la peinture est un support d’avenir, pour son côté expérience sensible, charnelle. Le virtuel va accentuer ce phénomène, il va le mettre en avant. Il faut savoir que l’annonce de la mort de la peinture est inhérente à la peinture. À toutes les époques, on a annoncé la mort de la peinture ; la trace la plus ancienne c’est dans Pline l’Ancien qui qualifie la peinture romaine d’ « art qui expire ». À la Renaissance, on annonçait la mort de la peinture à chaque nouveau chef d’œuvre ; on disait : là, c’est trop beau, on ne pourra pas faire mieux. Donc en fait ce sont les critères d’une époque qui décident de la vie ou de la mort, et la peinture, elle, a la capacité à se réinventer à chaque fois. Elle ne meurt pas, elle se débarrasse de ce dont elle n’a plus besoin. Avec l’ère du virtuel dans laquelle nous sommes, avec l’apparition d’internet, je pense que la peinture va regagner encore quelques choses, liées au charnel et à l’expérience physique de l’œuvre. 

Cette exposition, c’est tout d’abord un projet physique mais également, maintenant, c’est un projet numérique. Vous pouvez nous en dire plus ? 

Le postulat de départ c’était que l’expo n’aurait pas lieu, qu’il n’y aurait pas de lieu, que personne ne pourrait la voir. Donc en partant de ce postulat, on voulait quand même faire l’expo et on voulait en témoigner. En témoigner par l’expérience sensible en palliant les sens que les gens ne pourraient pas avoir en visitant l’exposition. Moi je croyais beaucoup au podcast, pour beaucoup le premier sens de l’art, c’est la vue. Comment témoigner sans la vue ? Avec la parole, avec le son… ensuite, c’était la photographie qui était indispensable ; je voulais un regard de photographe, donc nous avons demandé à Rebecca Manuel. Pour la vidéo, je voulais quelqu’un qui me connait bien, qui fait de la vidéo avec moi depuis longtemps. Avec ces trois éléments, nous avons suffisamment d’indices, d’outils pour pouvoir témoigner de l’exposition. Lorsque les personnes vont être intriguées par le podcast, intriguées par la photo, voir l’expo et voir les œuvres « en vrai » va devenir un réel besoin. 

Qu’est-ce que vous retenez, apprenez ou aimez de ce projet ?

Nous avons monté l’expo en plein confinement. Nous ressentions tous les deux (avec Thomas Bernard, le galeriste) le besoin de faire notre métier. Le métier de galeriste pour Thomas et d’artiste pour moi, qui ne consiste pas uniquement à faire les tableaux mais aussi à les montrer. Il y a eu ce moment où l’on s’est dit : il faut que l’on réalise notre propre métier, et que l’on fasse cette exposition. On s’est retrouvés tous les deux ; d’habitude nous avons chacun une équipe ; pour monter une exposition, il y a tout un protocole. À deux, on revient à l’os du montage d’une exposition.

 

Et sinon comment s’est passé ton confinement ?

Je fais partie de ceux qui ont eu de la chance ; j’ai pu aller travailler tout les jours à l’atelier. Il y avait pas mal de blagues avec mes amis artistes. Nous sommes toujours confinés dans notre atelier, alors ça ne changeait pas beaucoup. Mais il y a eu tout de même des différences, la sensation que la ville était endormie ; j’ai eu l’impression de peindre un peu comme quand je suis au mois d’août à Paris. Il n’y avait pas de bruit, pas de circulation, c’était comme un temps de sommeil et c’est vrai que, pour un créateur, ce temps-là est assez confortable. 

Tu en retiens quelques choses ? 

J’ai fait des journées de travail comme rarement j’en avais fait ces dix dernières années. J’étais très peu dérangé. La semaine d’avant confinement, j’étais à Cannes, puis je suis parti en Autriche pour monter une expo… C’est là aussi où l’on prend conscience que nous nous sommes tous emballés dans une société folle. Je pense qu’il y a eu une prise de conscience générale et un besoin de ralentir. 

Retrouvez le podcast ici et sa chaîne YouTube ici.

visuel: © Hugo Miserey 

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