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Travailler (aussi) le dimanche avec Gilles Barbier

Travailler (aussi) le dimanche avec Gilles Barbier

08 avril 2021 | PAR Laetitia Larralde

La HAB Galerie à Nantes a choisi de maintenir sa programmation malgré l’interdiction d’ouverture au public. L’exposition de Gilles Barbier, Travailler le dimanche, est donc prête à ouvrir ses portes, dès que les lieux de culture cesseront d’être maltraités.

Exister malgré tout

Le monde de la culture semble être tombé dans un espace interstitiel entre existence et non-existence. Les artistes continuent à travailler, les expositions sont montées, mais le lien avec le public est coupé. Aujourd’hui, le public n’a plus accès aux musées ou aux galeries d’art. Il ne reste plus que l’espace limité de quelques vitrines et des interventions en extérieur pour maintenir un lien de plus en plus distendu par les mesures sanitaires. Car si les visites virtuelles pallient quelque peu ce manque, elles ne remplacent pas la confrontation physique à l’œuvre, qui engage sens et émotions.

Dans ce contexte cornélien, les expositions continuent pourtant à se monter. Sans aucune idée sur une date possible d’ouverture, les musées n’indiquent plus que la date de fin de l’exposition, portés par l’espoir d’une réouverture prochaine. Car on ne peut pas reporter indéfiniment une exposition, la logistique est bien trop complexe. Que faire dans ces conditions de ces projets qui ont déjà engagé leurs acteurs depuis plusieurs mois, voire plusieurs années pour certains ? La réponse semble être : exister malgré tout. Exister derrière des portes closes, exposé à quelques regards privilégiés, dans l’espoir de s’extraire de ces limbes où ils sont isolés.

Qu’est-ce qu’être un artiste ?

L’exposition de Gilles Barbier à la HAB Galerie de Nantes fait partie de ces expositions, et les œuvres résonnent d’une façon particulière dans ce contexte flou. Ici sont réunis pour la première fois les 24 pages du dictionnaire, œuvre sur laquelle l’artiste travaille depuis trente ans, et qui restera probablement inachevée. Dans son œuvre Le Jeu de la vie, reconstituée à l’entrée de l’espace, Gilles Barbier a regroupé des idées pouvant lui servir de point de départ à la création. Celle que nous désigne le Pion à son image est : « travailler le dimanche ».

Par cette injonction, Gilles Barbier interroge le statut de l’artiste. Etre un artiste serait donc une profession comme les autres, avec ses jours de congés et repos le weekend ? Les œuvres faites pendant le weekend tiennent-elle de l’art ou du hobby ? On parle effectivement de peintre du dimanche, cet enthousiaste au talent discutable pour qui l’art est une occupation frivole en dehors de son travail. Donc travailler le dimanche pour un artiste signifierait ne pas créer, et ainsi Gilles Barbier a choisi un travail de copiste, avec pour modèle le Petit Larousse 1966. Sur un papier de 210cm x 210cm, il recopie donc avec obstination textes et illustrations du dictionnaire, et en est aujourd’hui à la lettre P.

Les mesures sanitaires ont-elles transformé l’artiste en artiste du dimanche ? Car s’il ne peut plus montrer ses créations dans une exposition, cela signifie-t-il qu’il ne crée plus que pour son propre plaisir, comme un passe-temps ? Mais l’on se rend compte ici que le statut de l’artiste ne cadre pas avec notre conception contemporaine du travail. S’il se tient à des horaires de bureau, ce n’est pas un vrai artiste car il ne montre pas la passion nécessaire et dévorante pour son art. Mais s’il dévoue sa vie à sa passion, alors ça ne peut pas être un vrai travail, car travailler doit être sérieux et difficile. Alors, si comme le pense Gilles Barbier « un artiste qui ne triche pas n’est pas un vrai artiste », être un artiste est peut-être un grand tour de passe-passe consistant à faire croire qu’il correspond à toutes les injonctions floues et contradictoires en même temps.

Rétrospective d’une œuvre-fleuve

Installées sur des cimaises en forme de livre ouvert, les pages très grand format engagent le corps. Pour voir une page dans son entier il faut se tenir à une distance qui ne permet pas la lecture, et la lire nous ensevelit sous une masse de mots. Le savoir nous échappe et nous submerge, dans sa forme la plus brute de compilation du dictionnaire. Cette approche en deux temps dissocie également la perception sensorielle et la rationnelle de l’œuvre : on ressent de loin, on comprend de près.

Gilles Barbier travaille donc le savoir comme une matière brute. Il sublime le dictionnaire, qui tend à devenir obsolète face à internet et sa quantité d’informations abyssale. Le dictionnaire ou l’encyclopédie ne sont plus ces objets qui se devaient de trôner dans toute bibliothèque digne de ce nom, ce sont maintenant des reliques d’une époque révolue. Ce dictionnaire de 1966 est bien cela : un témoin de son époque, de sa façon de percevoir le monde, de penser. Les illustrations choisies orientent un regard, et certaines définitions reflètent des attitudes qui ne sont plus acceptables aujourd’hui. Le dictionnaire n’est donc pas cette source de savoir infaillible que l’on croyait.

Mais outre le savoir, un dictionnaire est également un recueil de mots, ces unités de base du langage. Les œuvres de l’exposition nous parlent. Les animaux empaillés représentant les pages roses récitent des locutions latines, des phylactères s’échappent par bouquet des sculptures ou les mots tatouent la peau, dans une joyeuse cacophonie. Et peu importe si des erreurs se glissent dans ces mots : Gilles Barbier choisit de les conserver et ajoute un erratum à côté de sa page. Il s’autorise le droit à l’erreur et dans un même mouvement augmente son œuvre, transformant ainsi l’erreur en spécificité.

L’art du large

En attendant de pouvoir visiter l’exposition de Gilles Barbier, si vous êtes dans la région nantaise, profitez-en pour (re)découvrir le parcours Estuaire entre Nantes et Saint-Nazaire. Sur les rives de la Loire, et parfois même les pieds dans l’eau, cette exposition permanente à ciel ouvert est l’occasion d’une belle promenade artistique. Réalisées en adéquation avec le site sur lequel elles s’implantent, que ce soient des paysages urbains, industriels ou naturels, une trentaine d’œuvres d’artistes internationaux s’égrènent dans le paysage.

Aux œuvres de Felice Varini et Gilles Clément déjà présentes à Saint-Nazaire est récemment venu s’ajouter l’intrigant triptyque de Daniel Dewar et Grégory Gicquel, Le Pied, le pull-over et le système digestif. Situées dans l’avant-port, plus ou moins immergées selon les marées, les sculptures monumentales soulignent cette volonté de la ville de redevenir une station balnéaire et de renouer avec sa façade maritime. Depuis le front de mer récemment réaménagé, les blocs de béton sculptés sont encadrés par les pins parasols, posés sur la petite plage en contrebas.

Regroupant à la fois des références à la sculpture antique, à l’industrie et au quotidien le plus trivial, ces trois sculptures qui montent jusqu’à sept mètres de haut symbolisent notre société. Un passé et une modernité, l’art et le quotidien, l’extérieur et l’intime, toutes ces dualités sont soumises à une même épreuve : le temps et la nature. Déjà adoptées par les habitants de Saint-Nazaire, ces sculptures porteront bientôt la marque de leur environnement, que ce soit la trace du passage de mouettes, du rouge sur les ongles du pied ou les algues restant à marée basse.

Heureusement, l’art a pour qualité première la créativité. Face à ces conditions particulièrement difficiles, il a la capacité de se réinventer et de trouver d’autres façons d’exister. Mais si ces miettes de culture virtuelles ou extérieures sont mieux que rien, n’oublions pas que ce n’est qu’une partie infime de ce que l’art a à nous offrir.

Gilles Barbier, Travailler le dimanche
Jusqu’au 26 septembre 2021
HAB Galerie – Nantes

Visuels : 1, 2, 3- GILLES BARBIER – TRAVAILLER LE DIMANCHE. HAB GALERIE, 2021 – NANTES, LE VOYAGE À NANTES © MARTIN ARGYROGLO / LVAN / 4- Gilles Barbier, Emmental Head, 2003 Collection privée ; Courtesy Galerie GP & N Vallois, Paris Crédit photo : Aurélien Mole / 5- Gilles Barbier, J’avais quelque chose d’assez intéressant à dire, c’est bête mais je n’arrive plus à m’en souvenir, 1995 Collection privée ; Courtesy Galerie GP & N Vallois, Paris, Crédit photo : D.R. / 6- Le pied, le pull-over et le système digestif, Daniel Dewar & Grégory Gicquel, Saint-Nazaire, Estuaire Nantes – Saint-Nazaire © Franck Tomps – LVAN

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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