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« suneido » au 59, rue de Rivoli : art-sensation, art thérapie

« suneido » au 59, rue de Rivoli : art-sensation, art thérapie

18 janvier 2020 | PAR Bénédicte Gattère

Le mythique squat d’artistes niché à deux pas de l’Hôtel de Ville et non loin du Louvre, est un lieu d’accueil, de résidence temporaire et un espace d’exposition dont on ne parle pas assez. Avec sa façade bigarrée, il vous ouvre ses portes pourtant tous les jours jusqu’à 20h, excepté le lundi. L’idée est de s’y rendre à la rencontre des artistes « vivants » : en cela réside l’esprit du lieu. 

Au cœur du bouillonnement parisien, « le 59 » pour les intimes propose en ce moment une exposition de jeunes artistes formé.e.s aux Beaux-arts de Paris. Son titre, suneido, sonne comme une nouvelle discipline martiale dont nous n’aurions pas encore entendu parlé, public parisien bien informé que nous sommes pourtant des tendances et de tout ce qui se passe de plus neuf, n’est-ce pas ? Eh bien! non, il ne s’agit pas de cela, car suneido est une relecture du terme suneideisis qui signifiait en grec ancien « avoir vu avec/par les autres ». Il s’agit de parler du collectif… et cette exposition est justement collective, proposant à voir les travaux de quatre tout jeunes artistes :

Félix Touzalin, Tilhenn Klapper, Lucas Tortolano, Zohreh Zavareh, réuni.e.s par la curatrice Emilia Ami. Présentée comme une « exposition-performance », suneido amène les spectateurs et spectatrices à se reconnecter avec la matière, l’espace et le temps, de manière intuitive, sans intermédiaire. Ici, on ne jouera pas le jeu de la « médiation », maître-mot actuel de l’institution dans le monde de l’art contemporain. Supposant conflit au départ, suneido s’y oppose en jouant la carte de la fluidité. Car l’enjeu mis en avant par cette jeune garde est à la fois très ambitieux et remarquablement simple : se sentir exister, vivant.e.s et si possible, ensemble.

L’espace d’exposition ressemble à une galerie tout à fait classique : grandes baies vitrées qui permettent de voir depuis l’extérieur, cimaises blanches, espace dépouillé. Néanmoins, les visiteurs/-euses se sentent libre de déambuler sans regard inquisiteur, sans avoir à se soucier de ce qu’il serait convenable d’en penser, de ces sculptures en bois et en pierre, à la fois minérales et minimales, qui se dressent au centre. Faites de bois, de coton, de métal, de colle et de « dent de lait », peut-on lire, les bustes abstraits de Lucas Tortolano parlent d’eux-mêmes. Entre un Zadkine qui serait passé à une stylisation complète des formes et d’anciennes statues sans visages, elles rappellent les arts qu’en Occident on a trop longtemps appelés « arts primitifs ». « Arts premiers », plus consensuel, n’en est qu’un dérivatif. Avec suneido toutefois, les spectateurs/-trices peuvent comprendre cette idée dans un geste artistique qui les amèneraient à (re)faire confiance à leurs sensations les plus brutes, « comme si l’espèce humaine entière était prise d’une subite amnésie, s’éveillant soudain », précise le texte de présentation. Les savons sculptés de Zohreh Zavareh font écho à cette volonté, tant leur simplicité étonne et émeut, in fine.

An Apple A Day, l’autre pendant de ce dyptique « exposition-performance » est une pièce de Tilhenn Klapper, et de Félix Touzalin, élèves d’Emmanuelle Huynh aux Beaux-Arts. Lorsque vous arrivez, vous êtes invité.e.s à vous déchausser avant de monter à l’étage. C’est ici que ça se passe, pieds nus et sur tatamis. « Placez-vous où vous voulez » vous indiquera-t-on. Ainsi, les spectateurs/-trices se retrouvent en cercle sur des coussins de couleurs vives à même le sol. Grâce à la lumière tamisée et l’accueil des artistes, l’ambiance est chaleureuse et vous vous sentez presque prêt.e à commencer votre méditation ou votre série d’asanas, au choix ! Les performeurs et performeuses, – vous ne le remarquerez pas tout de suite malgré leurs habits monochromes – sont assis parmi vous. Au nombre de dix, ils et elles s’approchent dans un premier temps de certains spectateurs/-trices choisi.e.s au hasard. À l’aide d’un questionnaire simple, ils et elles établissent un… diagnostic.

En rythme et en claquements de mains, de pieds et de front, les soins peuvent commencer. Tour à tour, les patient.e.s-spectateurs/trices qui ont vu l’un.e des performeurs/-euses s’approcher de lui/d’elle dans un premier temps sera soigné.e. La collectivité assiste au soin. S’appuyant sur les principes de la médecine chinoise, qui prend en compte cinq éléments fondamentaux et étudie nos ordres et désordres physiologiques qui y sont liés, les artistes-thérapeutes dispensent leurs remèdes. Fantaisistes mais documentés, entre bol de thé à boire et chants à écouter, elles et ils nous invitent subtilement à prendre le contrepied des injonctions actuelles au bien-être thérapeutique et à la bonne santé physique et mentale prônée comme seul horizon du sujet moderne. An Apple A Day, avec ironie, nous invite à nous amuser de nos peurs et de nos croyances, tout en nous reconnectant à une certaine vérité de l’expérience partagée. Pensée comme une « création en cours » selon les mots des artistes elleux-mêmes, la pièce se nourrit des échanges avec le public et de ce qu’il advient au cours de ces « séances »… Nous rappelant qu’il faut faire confiance à nos sensations dans ce monde hyperconnecté où nous vivons par « médiations » incessantes, suneido dévoile un aspect sympathique de l’art émergent : celui d’un retour à une forme de simplicité. Se méfiant de l’artifice et des expériences immersives trop facilement séduisantes, les quatre jeunes qui animent suneido nous invite à remobiliser notre intuition.

Pour plus d’informations :

site du 59 Rivoli

Infos pratiques

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Bénédicte Gattère
Étudiante en histoire de l'art et en études de genre, j'ai pu rencontrer l'équipe de Toute la culture à la faveur d'un stage. L'esprit d'ouverture et la transdisciplinarité revendiquée de la ligne éditoriale ont fait que depuis, j'ai continué à écrire avec joie et enthousiasme dans les domaines variés de la danse, de la performance, du théâtre (des arts vivants en général) et des arts visuels (expositions ...) aussi bien que dans celui de la musique classique (musique baroque en particulier), bref tout ce qui me passionne !

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