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Paul Durand-Ruel, un pari réussi

Paul Durand-Ruel, un pari réussi

12 octobre 2014 | PAR Franck Jacquet

Alors que la Ville de Paris met à l’honneur les romantiques de Nodier autour d’une exposition éponyme au Musée de la vie romantique, le Musée du Luxembourg revient sur les impressionnistes jusqu’au 8 février prochain. L’originalité n’est pas de traiter directement du groupe mais de l’approcher par leur premier soutien, le marchand d’art Paul Durand-Ruel. Un discours scientifique rigoureux pour une évocation synthétique de la vie d’un personnage clé. L’ensemble est ici bien plus stimulant que l’exposition livrée la saison passée par le Musée Marmottan (voir ici notre critique).

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L’impressionnisme du point de vue du collectionneur
Les concepteurs ont décidé de placer au premier plan, mais pas toujours au centre le marchand de toiles, acteur représentatif de la construction du marché contemporain de l’art.
Pourquoi Durand-Ruel uniquement ? Il est le plus important galeriste de la fin du XIXe siècle à soutenir les impressionnistes. Il n’est pas le seul. Bing et d’autres rayonnent peu après, les antiquaires sont déjà bien présents. Mais Paul Durand-Ruel, fils de collectionneur et industriel reprend l’affaire familiale et la transforme en galerie centrale pour le Paris des arts alors que disparaissent les acteurs centraux des Salons du IInd Empire. Lui-même rencontre certains de ses peintres fétiches à Londres en exil, alors que Paris est secouée par les Communards et d’énièmes changements de régimes… Green Park de Monet, reflétant la quiétude bourgeoise londonienne de ces années, en témoigne parfaitement. C’est donc très tôt que les impressionnistes bénéficient d’un écho international, même s’il demeure encore assez timide. Il n’en reste pas moins que Durand-Ruel en est déjà l’animateur, « chauffant » (de ses propres mots) ceux qui n’aiment pas encore ces peintres du fugace. Au fil des décennies la fortune de Paul varie mais l’exposition insiste sur son engagement maintenu. Le succès des années 1900 est évident : alors qu’une antenne de la galerie existe déjà outre-Atlantique, à New-York ouvre la plus grande exposition jamais organisée (encore à ce jour) de tableaux impressionnistes aux Grafton Galleries. Le tiers des pièces est déjà acquis par des propriétaires privés : les relations furent en effet bien meilleures avec les collectionneurs qu’avec les musées, notamment en France où le premier tableau impressionniste, en l’occurrence La guitariste de Renoir, n’est acquis que péniblement par le Musée des Beaux-arts de Lyon.

En cela, l’exposition reprend très bien et rend accessible les travaux scientifiques qui ont mis au jour la structuration de ce marché et la diffusion des impressionnistes dans les plus grandes bourgeoisies et collections de l’époque. Les documents d’appui donnent à voir les réseaux de circulation depuis l’Allemagne, Vienne quelque peu (pourtant si académique jusqu’à sa propre Sécession) jusqu’à Londres, New-York, Philadelphie et partant, l’ensemble de la côte Est.
Durand-Ruel a donc été un promoteur qui a su soutenir en « innovateur » des peintres encore détestés, il a su en tirer bénéfice pour lui, sa famille et sa galerie en bon père bourgeois. C’est par une évocation de son intimité qu’on entre donc dans l’exposition : quelques photographies issues du fonds documentaire d’Orsay le restituent. On notera que ces documents apportent une réelle valeur ajoutée à l’exposition, depuis les lettres accompagnant l’argent qui étaient destinées à Monet ou d’autres jusqu’à une reproduction d’un livre de compte de la galerie, particulièrement intéressant. Le personnage Durand-Ruel reste présent tout au long du parcours notamment via ces traces, mais in fine il est peu à peu relégué derrière les productions de ceux qu’il encourage.

Un parcours resserré mais rigoureux
Dans l’ensemble, le parcours chronologique est resserré, les œuvres sont essentiellement issues des collections extérieures à la France (les Etats-Unis sont très présents) mais elles sont souvent des œuvres majeures (La musique aux Tuileries de Manet) et bien mises en valeur et en écho par la documentation à disposition sur les cartels et les petites tables centrales.

Le nombre exposé n’est pas exceptionnel pour une exposition sur les impressionnistes, ceux-ci étant très prolifiques. Mais en six sections, des œuvres majeures sont données à voir : L’enfant à l’Epée de Manet, une partie de la série des Peupliers de Monet ou encore Mademoiselle Lala au cirque Fernando de Degas. Après l’aperçu des appartements de Durand-Ruel, on passe par les premiers grands achats, ceux de la « Belle Ecole » des romantiques. Si le parcours insiste sur les impressionnistes, il ne faut en effet pas oublier que le collectionneur n’aurait pas pu les imposer s’il n’était lui-même déjà pas un acheteur d’art majeur sur la place de Paris. Delacroix, Fromentin, Rousseau mais aussi Courbet ou Corot prenaient part à son univers visuel et financier. L’exposition a le mérite de le rappeler et de montrer quelques belles « croutes » historicistes où histoire et fantasmes des peintres se mêlent à perte de décors architecturaux… Corot avec Les ruines du château de Pierrefonds livre ainsi le paysage romantique par excellence. Autre intérêt, l’approche de l’essor de l’impressionnisme. Le regard étant concentré sur les acquisitions du personnage principal, on voit mieux la seconde voie d’affirmation du mouvement : habituellement, on insiste sur les filiations entre Boudin, Jongkind et Monet et les autres. Ici, on aborde l’affermissement par le marché, tout aussi important que la première voie. La suite est consacrée aux fluctuations du marché : un premier triomphe après l’exil londonien consacre les impressionnistes et leur contempteur ; une crise passagère, crise de croissance qu’on devra relier tout de même à la Grande Dépression semble balayer ce que ces peintres souhaitaient être une révolution. Ensuite, l’essor international impose définitivement les impressionnistes. On aperçoit à peine dans le parcours que cette période de crise est en même temps une période d’affirmation et d’expérimentations. Les frontières des groupes s’estompent si aisément : chacun pointe vers le réalisme, un petit insert monographique sur Monet montre à quel point le fauvisme naît de l’élan impressionniste, alors que tout près, une danse de jeunes filles sur les plages de Degas porte en elle la diversité des postimpressionnismes. Les masses se dégagent très tôt chez Cézanne. Enfin, un mouvement violent commence à poindre chez Monet lui-même dans Eglise de Varengeville, effet du matin dès 1882.

Enfin, la dernière évocation est celle de l’ancrage définitif et international, celui des Grafton Galleries. Ce succès est celui des impressionnistes, c’est aussi celui de Durand-Ruel mais aussi, enfin celui de l’ensemble des beaux-arts et arts décoratifs français des années 1890 à 1914, ne l’oublions pas.

Au fil des six sections, si les grands noms sont presque tous présents, Monet et Renoir dominent largement. Monet bénéficie d’un moment propre de la démonstration, même s’il ne fut pas nécessairement le préféré de Durand-Ruel (par les achats, les relations…). L’exposition trouve ici un prolongement naturel avec l’exposition temporaire de Marmottan. Renoir, allié esthétique mais aussi matrimonial du grand marchand est tout aussi présent, presque dominant. D’aucuns ne peuvent s’empêcher de penser à une boîte de chocolats pour fêtes de fin d’année en présence de Renoir… L’exposition s’achève avec lui et Danse à Bougival où se confrontent le temps d’un bal, un couple ouvrier, un couple bourgeois… Ils partagent la danse, pas les habits ; les aspirations aux sentiments, pas les conditions de vie… Un bel aperçu de cette « société impériale » (C. Charle) traversée par ses propres contradictions internes mais qui s’épanouit par une culture massifiée, où les pratiques s’homogénéisent entre groupes sociaux et culturels avant la grande conflagration. C’est la Belle Epoque, déjà… C’est aussi donc celle des peintres impressionnistes et ce jusque dans les années 1920, alors que meurt leur principal protecteur.

La difficulté de restituer
Le parcours est donc peu ou prou chronologique, non pas par les dates de création des œuvres, mais par les dates d’exposition, d’acquisition ou de mise en valeur par Durand-Ruel lui-même. On ne tombe donc pas dans l’écueil d’une exhaustivité purement historique. D’ailleurs, pour aller plus loin, l’exposition est prolongée par un MOOC, cours en ligne qui débute à la fin octobre.

Les difficultés du pari de l’exposition ne sont toutefois pas toujours surmontées. Si dans un premier temps on saisit la figure de Durand-Ruel, sa chair disparaît peu à peu derrière les toiles, le choix ayant été de mettre l’accent sur celles-ci plutôt que sur le parcours biographique du marchand. On ne peut donc pas toujours saisir la part d’opportunisme, la part de croyance ou la part de faiblesse dans la régularité du soutien qu’il affiche. La restitution en souffre quelque peu, mais comment saisir une personnalité essentiellement par les objets de sa passion ? La limite est atteinte. D’ailleurs, cette restitution du personnage n’est jamais complètement aboutie. Certes, la présentation de l’exposition a l’intérêt de distinguer toiles et documents complémentaires concentrés sur les tables centrales. On aperçoit d’ailleurs sur quelque photographie combien les murs des salons de l’intérieur de Durand-Ruel étaient chargés de ses découvertes et combien il mélangeait les mouvements à la manière des salons italiens de l’époque moderne. On ne peut s’empêcher donc, dans la première salle rappelant son espace intime, de penser qu’il aurait été pour le moins intéressant de présenter une pièce « chargée » à la manière de l’époque, pour comprendre ce qui était donné à voir aux visiteurs et potentiels acheteurs… C’est un détail.
Un peu moins anecdotique, la critique externe. Certes, on suit les pas des réussites et des échecs, mais il aurait été utile d’aborder ce que disent les défenseurs comme les ennemis des impressionnistes, ce qui paraît logique dans une exposition ancrée dans la construction d’un marché de l’art moderne où la critique d’art est très importante (voire cruciale) !

Ce ne sont que des petits regrets, mais agrégés ils pèsent tout de même quelque peu sur la portée de l’exposition et son discours général.

L’enjeu de l’exposition est de retracer le pari de Durand-Ruel. Il est réussi malgré quelques oublis fâcheux (la critique, le rôle de la vie personnelle dans les choix esthétiques du personnage…). L’exposition présente un parcours resserré mais riche et composé de toiles souvent éloignées depuis longtemps de France mais qui sont autant de traces du rayonnement international rapide de l’impressionnisme. L’une des dernières toiles, Les déchargeurs de charbon de Monet donne un magnifique aperçu de l’époque et de la société de Durand-Ruel : en plein espace industriel, le long du fleuve, des ouvriers « coltineurs » déchargent et chargent des sacs de charbon depuis les péniches dans des conditions difficiles alors qu’à l’arrière-plan on perçoit le décor monumental de la ville bourgeoise en pleine croissance… Finissons par le rappeler, c’est aussi la mise en regard de l’instant, de l’effort humain avec son environnement, son décor de quiétude que le marchand acquérait par ces toiles.

MOOC de l’exposition – cours en ligne gratuit

visuels : © Durand-Ruel & Cie

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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