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Les nouvelles expositions du LAAC et du FRAC de Dunkerque, un voyage critique à travers les territoires, les âges, et l’art

Les nouvelles expositions du LAAC et du FRAC de Dunkerque, un voyage critique à travers les territoires, les âges, et l’art

15 octobre 2018 | PAR Antonin Gratien

En ce début d’automne, deux des plus grandes institutions culturelles des régions Nord – le LAAC et le FRAC Grand Large – lancent leur nouvelle saison d’exposition. Une aventure particulièrement riche, entre nouvelle étude des mouvements picturaux et exploration critique de l’Histoire.

Du 22 septembre à mars 2019.

Le FRAC Grand Large Haut-de-France

Au premier étage de le FRAC se tiennent deux expositions, résultats d’une résidence d’artistes en lien avec les écoles d’art municipales de la région des Hauts-de-France. Avec Mon seul défaut est de durer trop, Eve Chabanon propose un film collaboratif quasi-documentaire autour d’une situation fictionnelle : un musée brûle. On se souvient évidemment de la récente tragédie au Musée National de Rio le 2 septembre dernier qui, historiquement, est loin d’être un cas isolé. Dans cette situation précise, que sauvegarder ? Voilà la pierre angulaire d’Eve Chabanon. Plusieurs conservateurs des Hauts-de-France furent invités sous la forme de discussion ouverte à imaginer ce que eux sauveraient, et quelles stratégies pourraient être mises en place pour assurer la pérennité des transmissions culturelles.

De son côté Sacha Golemanas élabore avec Away, Sweet Away, une hétérotopie particulièrement onirique composée d’éléments venus du monde entier en jouant sur les codes de nos imaginaires. Celui de la carte postale paradisiaque bien sûr, celui des vacances ensablées, mais aussi celui d’une faune maritime à disposition des curieux. Avec ce monde composite où se côtoient  transat Donald Duck, canevas Hawaien, et cyanotype sous-marin, Sacha Golemanas déconstruit la partition de nos stéréotypes, et en souligne éloquemment la dangerosité. En effet, on connaît aujourd’hui l’immense impact écologique des importations de produits d’outre-mer, qu’il s’agisse de nourriture, de vêtements, ou de mobilier. On sait aussi que notre fascination commune pour les océans s’accompagne étonnement d’un déni presque total du désastre qu’impliquent nos modes de consommation sur eux. L’ensemble de l’exposition est là pour nous rappeler le caractère viscéralement « vulnérable » de notre environnement. Dès lors, la responsabilité de chacun prend l’allure d’une évidence forcément salutaire.

C’est quelques marches plus loin, face à la Manche, que se tient Que fût 1848 ? Parmi les grandes dates de l’histoire de France, on a tendance à oublier cette année. À tort. 1848 c’est la parution du Manifeste du parti communiste, la troisième révolution française bien sûr, et surtout une époque charnière pour l’épanouissement du modèle industriel. Dans cette exposition, les œuvres d’époque dialoguent avec des productions contemporaines autour de trois grands axes : l’esclavagisme, le prolétariat, l’utopie égalitaire. Une salle peuplée de souvenirs, et riche d’une réflexion critique, notamment concernant les modalités de l’abolition de l’esclavage et l’actualité de la condition ouvrière. C’est d’ailleurs sans doute une des grandes forces de Que fût 1848 ? : éviter l’écueil de la pure documentation pour mieux souligner la persistance de certaines problématiques sociétales. Les planches de Robert Filliou, l’amas de sabots de Sarah Ortmeyer et L’AVENIR de Thierry Verbeke sont là, entre autres oeuvres, pour accomplir un travail de mémoire qui doit aboutir, auprès du visiteur, à une réflexion critique sur notre contemporanéité.

Non seulement nous demeurons dans un modèle industriel, mais celui-ci se double d’un certain nombre de phénomènes de délocalisation massives et autres suppressions d’emplois qui ont laissé, comme chacun sait, nombre de ville du Nord à l’état d’abandon public. Si dans cette exposition il existe bien quelque chose comme une poétique de la sortie d’usine et des labeurs, il est entendu qu’elle est mise au service d’une approche volontiers subversive. Cela par la force du rappel à l’Histoire, de la mise en lumière de figures oubliées, et d’une plongée intempestive du côté des communautés alternatives – ou ce qu’il en demeure.

À l’avant-dernier étage du bâtiment de le FRAC siège Tubologie – Nos vies dans les tubes, une exposition qui renoue avec la tradition design de l’institution grâce à la réunion d’une cinquantaine d’artistes et de designer internationaux. L’idée des commissaires, Ju Hyuan Lee & Ludovic Burel, était de jouer sur les différentes instances référentielles du mot « tube » pour engager une vraie réflexion sur les caractéristiques de nos sociétés actuelles. Ici le tube, c’est avant tout le pont. Ce qui fait lien, ce qui connecte, ce qui autorise l’échange. Tandis que certaines installations renvoient à l’imaginaire du câblage électronique, un étonnant système botanique organisé par les jardiniers et maraîchers des environs pointe du doigt l’impératif pressant de trouver, dès aujourd’hui, des alternatives bio-éthiques à nos modèles de productivités et de consommation. D’autres tubes, d’autres connexions, d’autres circuits à inventer, et dont dépendent largement notre devenir écologique.

LAAC de Dunkerque

Daniel Abadie, commissaire et auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire de l’art, présente au LAAC, et jusqu’au 24 mars 2019, une exposition savoureuse : Un autre oeil, d’Apollinaire à aujourd’hui. Avant tout conçue comme un regard singulier et volontiers marginal sur la lecture « classique » des étapes de l’histoire de l’art du XXème siècle, l’approche convainc et charme.

Alors qu’une analyse que l’on pourrait qualifier de « traditionnelle » opérerait une découpe sectorisée parmi les différents mouvements picturaux d’une époque donnée, Daniel Abadie a préféré axer son propos sur l’idée d’un lien entre des artistes en apparence très hétérogènes. La connexion et l’héritage commun importent plus que les dissonances visibles, voilà la conviction du commissaire. Ainsi, tout l’enjeu d’Un autre oeil, d’Apollinaire à aujourd’hui était d’organiser la rencontre, parfois inattendue et souvent opportune, entre des artistes a priori dissemblables. Effet de surprise assuré – qui est d’ailleurs encore un peu plus accentué par la présence d’oeuvres peu, voire totalement méconnues, d’artistes de renom.

Les 6 salles qui composent l’espace d’exposition réunissent des artistes qui, selon Daniel Abadie, ont tenté de répondre à une question artistique identique. Et c’est de ces cohabitations inhabituelles qu’émerge une réflexion originale sur nos grilles de lecture artistiques actuelles. Faire discuter César, Arman, et Dufrêne à l’aune de la thématique « Le poids du monde », cela fait effectivement sens dans la mesure où chacun d’eux, à sa manière, témoigne et exprime la brutalité des mutations sociales de l’époque. Les ponts sont multiples, et l’on prend un réel plaisir à retourner sur ses pas, voire refaire entièrement la rotation de l’exposition pour se plonger à nouveau dans ce regard panoptique sur les productions artistiques du XXème : Jean Dubuffet, Erró, Camille Bryen, Jean Tinguely et bien d’autres noms décisifs sont représentés – et tous nourrissent efficacement la réflexion qu’à voulu introduire Daniel Abadie sur notre perception des évolutions du domaine artistique.

On l’aura compris, ce sont des expositions de réelle envergure qu’ont proposés le FRAC et le LAAC de Dunkerque. Cela en misant globalement sur la réflexion critique, et en mobilisant respectivement artistes contemporains, et noms majeurs de l’histoire de l’art.

À noter que les deux institutions s’associeront dès mai prochain dans le cadre de l’exposition évènement Gigantisme : Art & Industrie.

Pour en savoir plus, rendez-vous sur les sites du FRAC Grand Large Hauts-de-France et du LAAC de Dunkerque.

Visuels : © Aurélien Mole, Thierry Verbeke, Adagp

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