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Les images du monde d’Albert Kahn

Les images du monde d’Albert Kahn

12 avril 2022 | PAR Laetitia Larralde

Il aura fallu dix ans pour que le musée Albert-Kahn renaisse, ses jardins et ses bâtiments patrimoniaux rénovés et augmentés des 2300 m² du nouveau bâtiment conçu par l’architecte japonais Kengo Kuma. A Boulogne-Billancourt, là où Albert Kahn (1860-1940), banquier philanthrope et voyageur, avait établi sa résidence, se tient désormais un centre dédié à l’image et au végétal.

Un nouveau musée autour d’un jardin restauré

La conception du nouveau bâtiment est confiée en 2012 à l’agence Kengo Kuma & Associates suite à un concours. En gardant à l’esprit les liens qui unissaient Albert Kahn au Japon, l’agence a proposé de travailler sur la notion japonaise d’engawa, un espace de transition entre intérieur et extérieur. Depuis la rue, nous traversons effectivement plusieurs espaces, comme autant de peaux protectrices, qui nous dirigent vers le jardin, nous amenant du public au privé, de la ville à la nature. Le bâtiment agit comme un écran protecteur autour du jardin, sa peau de lames métalliques côté rue laissant place à une réinterprétation du sudare, écran de fenêtre fait de lattes de bois ou de bambou, ici à l’échelle de la façade, avec un mélange de lattes de bois et de métal côté jardin.

Depuis l’intérieur du musée, notre regard se tourne donc naturellement vers le jardin, qui se déploie sur quatre hectares, entre jardin à la française, jardin anglais, village japonais et jardin japonais contemporain, verger – roseraie, forêt dorée, forêt bleue et forêt vosgienne. Dans ce jardin patrimonial, on se livre autant à une déambulation méditative que botanique. Mais les nouveaux espaces dédiés à la présentation de la collection permanente nous emmènent encore plus loin, sur les traces des voyageurs du début du XXème siècle qui ont sillonné le monde.

Les Archives de la Planète

Après avoir lui-même voyagé pour son travail et rapporté de nombreuses prises de vues, Albert Kahn fonde en 1898 les bourses Autour du Monde qui permettent à de jeunes agrégés de parfaire leur éducation par quinze mois de voyage. Il souhaite enregistrer le monde par ces nouveaux procédés qui permettent de capturer des images, fixes ou en mouvement, pour créer ainsi les Archives de la Planète en 1909. Cette collection rassemble quelques 72 000 autochromes, 4000 stéréoscopies noir et blanc et une centaine d’heures de films sur une cinquantaine de pays.

Au rez-de-chaussée, nous pouvons admirer 2670 reproductions de ces autochromes (les originaux étant bien trop fragiles) sur plaque de verre rétroéclairée. Et ces images en couleur au grain particulier d’un monde aujourd’hui transformé ou disparu créent une impression saisissante de diminution de distance entre lui et nous. L’accumulation des images nous fait voyager entre un temple japonais en bord de mer, une jeune femme asiatique à la coiffe traditionnelle, les montagnes d’Italie ou un convoi d’Asie Centrale, dans un émerveillement à faire tourner la tête. Ces images sont mises en regard avec plusieurs dispositifs permettant de comprendre Albert Kahn, ses centres d’intérêt, ses amis et ses multiples projets.

En mettant toutes les images de la collection à disposition de tous sur son site, le musée Albert-Kahn se place dans la lignée du fondateur de sa collection, éduquer par l’image et partager la connaissance. Comme lui, on utilise les technologies actuelles pour partager le passé et susciter la réflexion, au-delà de l’exotisme des images. Ces images et les collections végétales du jardin peuvent être le point de départ d’interrogations et de recherches dans de nombreux domaines tels que la sociologie, la géographie, l’histoire ou encore l’écologie, montrant la multiplicité des lectures possibles d’une image, aussi objective qu’elle puisse être.

Les images d’hier et d’aujourd’hui

A l’étage, un nouvel espace d’exposition temporaire permettra une exploration des collections par des axes thématiques mettant en lien les enjeux d’hier et d’aujourd’hui. La première exposition prend pour point de départ le voyage d’Albert Kahn autour du monde en 1908-1909, fondateur des Archives de la Planète. Accompagné de son fondé de pouvoir Maurice Lévy et de son chauffeur-mécanicien-photographe Albert Dutertre, il part pour le Japon via les Etats-Unis pour rentrer ensuite par la Chine, la Malaisie, le Sri Lanka, le canal de Suez et la Méditerranée, les valises pleines de plaques stéréoscopiques et de pellicules de film.

Autour de ce noyau central se développe une réflexion sur la construction de l’image de voyage d’hier à aujourd’hui. Avec une certaine nostalgie de l’époque pré-pandémie où l’on pouvait visiter le monde, nous comparons les images du début et de la fin du XXème siècle, jusqu’aux explorations spatiales actuelles. Entre paysages, monuments, moyens de transport et selfie, les motifs se retrouvent entre photographes et artistes, chacun partageant un morceau de leur vision du monde. Si de nos jours, avec le développement d’internet et du tourisme de masse, les distances entre le monde et nous se sont considérablement réduites et qu’il serait presque possible de tout visiter de son salon, l’exposition souligne l’importance de se confronter à la réalité. Se perdre, se trouver et appréhender le monde de tous ses sens.

Le musée Albert-Kahn réussit son pari avec cette réouverture qui nous transporte aux quatre coins du monde tout en restant dans cocon hors de la ville et du temps. Le parfait voyage immobile.

Autour du monde. La traversée des images, d’Albert Kahn à Curiosity
Du 02 avril au 13 novembre 2022
Musée départemental Albert-Kahn – Boulogne

Visuels : 1- © Michel Denance / 2- Musée départemental Albert-Kahn, nouveau bâtiment conçu par l’architecte Kengo Kuma © CD92/Olivier Ravoire / 3- Musée départemental Albert-Kahn, nouveau bâtiment conçu par l’architecte Kengo Kuma © CD92/Julia Brechler / 4- Musée départemental Albert-Kahn, le jardin japonais contemporain © CD92 / Stéphanie Gutierrez-Ortega / 5- parcours permanent © CD92-JULIA BRECHLER / 6- Exposition inaugurale © CD92 – Julia Brechler / 7- Frédéric Gadmer © Département des Hauts-de-Seine / Musée départemental Albert-Kahn / 8- Auguste Léon© Département des Hauts-de-Seine / Musée départemental Albert-Kahn / 9- Roger Dumas © Département des Hauts-de-Seine / Musée départemental Albert-Kahn

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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