Arts
Le manifeste d’ORLAN aux Abattoirs de Toulouse

Le manifeste d’ORLAN aux Abattoirs de Toulouse

12 avril 2022 | PAR Orane Auriau

Manifeste ORLAN. Corps et sculptures : l’artiste française excentrique connue pour ses performances et son esthétique innovante, retrace son parcours foisonnant aux Abattoirs de Toulouse jusqu’au 28 août 2022. Une exposition née de la collaboration avec la commissaire d’exposition Julie Crenn, et la directrice de l’institution Annabelle Ténèze.


Cette fois, ORLAN n’a pas tapé l’incruste au sein des murs d’un musée. Elle n’a pas été répudiée, intimidée ou rejetée, comme ce fut le cas lors de sa performance du Baiser de l’artiste, à la FIAC du Grand Palais en 1977. Elle est même désormais consacrée par les Abattoirs.

Cette rétrospective dédiée à l’artiste est la première en son genre, en retraçant avec fidélité son parcours prolifique depuis les années 1960. Elle suit de près la sortie de son autobiographie, Strip-tease : tout sur ma vie, tout sur mon art. La scénographie montre la place centrale du corps dans sa création. Performances, sculptures, chirurgies, robotique, utilisation des nouvelles technologies, pastiches de l’histoire de l’art : toutes les facettes d’ORLAN sont éclairées. Une exposition forte d’une centaine d’œuvres, de documents et d’archives – dont certaines inédites – qui témoignent de son évolution esthétique. Elles semblent si contemporaines, peu importe la décennie de production.  

Parangon de l’artiste féministe, férue du Body art, ORLAN fait toujours de son corps même un support artistique. Dérangeante au XXe, maintenant plus plébiscitée, elle représente néanmoins une figure qui ne cesse d’interroger et de fasciner. De salle en salle, on découvre une artiste qui ne se limite à aucun médium – pas même lorsqu’il  s’agit de sa propre chair ou d’intégrer sa passion pour la littérature. 

Un art engagé et féministe…

Profondément engagées, ses créations sont toujours d’actualité. La scénographie rend implicitement compte du lien qu’elles peuvent entretenir avec d’autres créateurs : Marina Abramovic pour les performances d’art corporel, Cindy Sherman concernant ses mises en scène photographiques dans la peau de différents personnages. En avance sur son temps sur la question du female gaze, elle se détache du regard masculin dans ses œuvres (Nu descendant un escalier), en profitant pour dénoncer les pressions sexistes subies par les femmes sur leurs corps. On remarque la symbolique récurrente de la sainte et de la putain.

.. au sein d’une histoire de l’art sexiste

Dans le milieu de l’art même, elle montre ce qui est dérangeant. Sa performance-installation la plus célèbre demeure Le Baiser de l’artiste, en 1977, où elle dénonce les pressions pesant sur les corps des femmes, condamnées à ne pouvoir être sujets dans l’art. En ce jour de FIAC, elle y force littéralement le passage pour s’imposer en tant qu’artiste (« J’ai essayé de rentrer avec mon œuvre pour faire cette performance, et tout le monde m’a jetée. J’entrais par la fenêtre, on me jetait ; je passais par la porte, on me jetait […] ».*). Cette thématique de l’invisibilisation des femmes de l’histoire de l’art est cruciale dans la scénographie, nous rappelant les recherches de l’historienne de l’art féministe Linda Nochlin, pionnière dans le domaine. ORLAN fait partie de ces artistes femmes qui ont détourné les œuvres des « grands maîtres de la peinture » pour éclairer cette violence : avec humour, elle réinterprète L’origine du monde en L’origine de la guerre – un pénis. Tantôt elle sort du cadre (Tentative pour sortir du cadre à visage découvert), tantôt elle se portraiture pour refaire les œuvres connues (Ingres, Botticelli). C’est en regardant L’origine de la guerre, vers laquelle il faut lever la tête, que nous nous rendons compte de ce qui peut être dérangeant dans le fait de réifier à ce point nos corps. 

Le plus marquant est lorsqu’elle mêle son visage à celui de Dora Maar dans les Femmes qui pleurent sont en colère (détournant la toile La femme qui pleure de Pablo Picasso). Pointant du doigt plus puissamment encore l’écrasement des femmes dans l’art pour en faire les pantins de « génies artistiques », réifiées et déniées du droit à la création. Ici, Dora Maar pleure à cause de Picasso (Vénus s’épilait-elle la chatte? y a consacré un podcast éclairant). Ces larmes et cris de colère extériorisent cette injustice en appelant à reprendre le pouvoir. 

Bouleverser nos perceptions

Entre les murs des Abattoirs, on constate qu’ORLAN ne cesse de questionner les normes imposées par nos sociétés. Dans l’aile consacrée à ses Self-Hybridations, elle explore les esthétiques de différentes cultures – on la voit en cheffe indienne, arborant les masques de l’opéra de Pékin, en précolombienne. Elle repousse toujours les limites du possible en esthétique. Avec son propre robot-humanoïde, elle proteste contre la mort à travers une pétition, que vous pouvez toujours signer sur son site officiel

Elle remet également en question les standards de beauté et de la laideur. En témoigne ses performances chirurgicales que l’on retrouve à la fin du parcours (La réincarnation de Sainte ORLAN). Leurs résultats ne relèvent pas du conventionnel – ses implants aux tempes sont habituellement destinées aux pommettes. 

 

* propos recueillis lors d’une interview accordée au Magazine Antidote

 

Visuels : ORLAN, Le Baiser de l’Artiste, 1977. © ORLAN, Ceysson & Bénétière

ORLAN, ORLAN-CORPS brandit le liquide de rinçage, 1977/2008. © ORLAN

ORLAN, Tentative pour sortir du cadre à visage découvert, 1966. © ORLAN, Ceysson & Bénétière

ORLAN, ORLAN-OÏDE, 2018. © ORLAN

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Orane Auriau

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