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La saison afghane du musée Guimet

La saison afghane du musée Guimet

19 novembre 2022 | PAR Laetitia Larralde

Cet hiver, le musée Guimet se tourne vers l’Afghanistan, et notamment vers le musée de Kaboul auquel il est historiquement lié, pour une réflexion sur la préservation du patrimoine culturel en temps de conflit.

En 2022, le musée Guimet de Paris et le musée national d’Afghanistan de Kaboul auraient dû fêter les cent ans de la coopération archéologique entre la France et l’Afghanistan. Mais le retour au pouvoir des Talibans le 15 août 2021 a une fois encore mis un coup de frein aux relations culturelles entre les deux pays. En attendant de pouvoir célébrer cet anniversaire comme prévu, le musée Guimet a choisi de soutenir la culture afghane en lui consacrant sa saison hivernale. On retrouve donc deux expositions, sur les fouilles archéologiques en Afghanistan et sur la création textile contemporaine, autour desquelles se développera tout un programme de visites et d’ateliers.

Ombres et légendes, archéologie afghane

En 1922 est créée la DAFA, Délégation archéologique française en Afghanistan, suite à la demande du roi Amanullah, dirigeant d’un état ayant tout juste acquis son indépendance. Afin de mettre à jour et préserver son patrimoine archéologique dans le but de construire à son pays une identité forte, le gouvernement afghan octroie à la France le privilège exclusif de faire des fouilles sur tout le territoire. Les objets découverts sont répartis à parts égales entre les deux pays, l’Afghanistan conservant toutes les pièces uniques ou en matières précieuses. Ainsi, le musée Guimet, dépositaire de ces collections, ouvre ses salles afghanes, et le nouveau musée de Kaboul construit ses collections.

Les archéologues ne recherchent pas uniquement les vieilles pierres : ils collectent aussi les récits, observent les savoir-faire, vont à la rencontre des populations, s’absorbent dans les paysages. Ils poursuivent les légendes comme les écrivains tels que Joseph Kessel avant eux à la recherche de Bactriane, le royaume créé par les successeurs d’Alexandre le Grand. Ils découvrent également des sites par accident comme le monastère bouddhique du Fondukistan, et des trésors extraordinaires dans les chambres murées de Bergram. Mais comme nous le montre l’exposition, autour de ces histoires de fouilles miraculeuses, les archéologues menaient également un travail minutieux de cartographie et de relevés par le dessin, le texte et la photographie.

L’exposition souligne l’aspect humain de ces fouilles afghanes en faisant le portrait de figures de la DAFA comme Joseph et Ria Hackin, Jean Carl ou Alfred Fouché. Mais la passion de ces hommes et femmes pour l’Afghanistan et ses sites légendaires n’a pas fait le poids face à la guerre menée par les Talibans entre 1979 et 2001 qui engendra de véritables drames culturels, que l’on peut redouter de voir recommencer sous le régime actuel. On se souvient de l’explosion des bouddhas de Bamiyan en 2001, point culminant de la destruction quasi systématique de plus de 2500 statues par les Talibans. Ces ravages délibérés ont suivi les dommages collatéraux de la guerre avec la destruction ou le pillage de sites archéologiques et des musées.

Si certains ont réussi à cacher et conserver des œuvres, le bombardement du musée de Kaboul a fait disparaître des pièces rares. Les reproductions du musée Guimet, que ce soit des moulages en plâtre de sculptures, des reproductions des fresques en peinture ou les photos de Bamiyan par Marc Riboud, deviennent alors les seuls témoignages restant de cent ans de fouilles et de plusieurs siècles de civilisation afghane. Ces œuvres présentées ici en deviennent d’autant plus importantes car elles sont le témoin d’une culture riche que l’on tente de faire disparaître.

Sur le fil, préserver l’art textile

Dans les salles des collections afghanes du musée, les créations textiles de Zarif Design déploient leurs manches. La maison est créée en 2005 par Zolaykha Sherzad, afghane rentrée au pays après la chute du régime Taliban. Ceux-ci ayant mené une action de destruction culturelle de grande ampleur, certains savoir-faire étaient proches de la disparition. En s’inspirant de la tradition textile de son pays, Zolaykha Sherzad imagine à la fois des pièces de prêt-à-porter et d’autres plus sculpturales, difficilement portables au quotidien mais emblématiques d’un savoir-faire libre de s’exprimer.

Pour fabriquer ces pièces, la maison s’inspire des vêtements traditionnels tels que le chapan, manteau masculin que l’on retrouve ici en version pour femme. Elle réutilise des motifs teints, des pièces de broderie ou des techniques de taille du tissu pour insuffler de la modernité dans des modèles classiques. Et ainsi, tous les métiers liés à l’art textile afghan peuvent être sauvegardés, car toujours pratiqués et transmis. De la culture du murier pour les vers à soie au travail du tailleur en passant par la teinture, le tissage, la broderie ou encore la fabrication des boutons par un fondeur, c’est toute une chaîne d’artisanat traditionnel qui peut perdurer par ce travail.

Zolaykha Sherzad met également le soutien aux femmes au centre de sa démarche. En faisant travailler des brodeuses pour donner vie à ses calligraphies sur tissu ou en les formant au métier de tailleur traditionnellement réservé aux hommes, elle leur offre la possibilité d’être autonome grâce à une activité pratiquée généralement dans le foyer. Aujourd’hui, l’atelier continue de produire malgré le contexte de crise, et les artisans continuent à inscrire leurs messages et leurs vœux sur les vêtements qu’ils créent.

Sur les grilles du musée, découvrez également les missions de la Fondation ALIPH, qui soutient l’exposition. L’Alliance internationale pour la protection du patrimoine en zones de conflit créée en 2017 soutient des organisations qui interviennent en zone de guerre pour sauvegarder les monuments, musées ou collections dans le monde entier. Récemment, ALIPH a soutenu les projets de protection des musées, bibliothèques et archives d’Ukraine.

Afghanistan – Ombres et légendes
Sur le fil – Création textile des femmes afghanes
Du 26 octobre2022 au 06 février 2023
Musée national des arts asiatiques – Guimet – Paris

Visuels : 1- Bouddha de 55 mètres, Afghanistan, Bamiyan, Photographie André Godard, 1923, MNAAG, archives photographiques, AP 14697, © MNAAG, Paris, Dist. RMN-Grand Palais / image musée Guimet/Galerie 1 : 2- Bodhisattva, Afghanistan, monastère de Fondukistan, fin du 7e siècle, Terre séchée, traces de polychromie ; H. 72 ; L. 24 ; P. 22 cm – Paris, MNAAG, fouilles de la DAFA, mission Jean Carl (1937), MG 18959 © MNAAG, Paris (Dist. RMN-Grand Palais) / Thierry Ollivier / 3- Plaquette, deux femmes sous une arche, Afghanistan, Begram, chantier 21, chambre 13, Ivoire sculpté ; H. 14,6 ; l. 13,5 cm, Fouilles de la DAFA, mission Joseph Hackin (1939), Paris, MNAAG, MA 321, © RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Thierry Ollivier / 4- Portique de la grande cour du palais, Afghanistan, Aï Khanoum, Photographie mission Paul Bernard, 1968 – MNAAG, archives photographiques, Akh 13925 © MNAAG, Paris, Dist. RMN-Grand Palais / image musée Guimet / Galerie 2 : 5- 2. Brodeuses, Atelier Zarif, Murad Khane, Kaboul, janvier 2022 © Oriane Zerah pour Zarif Design / 6- Chapan Suzani retravaillé, Murad Khane, Kaboul, août 2021, © Morteza Herati pour Zarif Design / 7- Moulinage des fils de soie, Hérat, février 2018, © Oriane Zerah pour Zarif Design

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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